ALPES

ALPES

Au cœur du continent européen, placées en travers des communications entre le monde méditerranéen et les régions basses du Nord et de l’Ouest, les Alpes font figure de montagnes par excellence. Aucun autre massif au monde n’a suscité tant d’intérêt, n’a été l’objet de tant d’amour, au point de devenir une référence incontestée.

Le privilège de la position géographique s’associe à une configuration arquée et à un bâti dont l’aération du relief amoindrit l’impression d’obstacle et d’isolement issus du cloisonnement des différentes unités autant que des fortes altitudes.

Traversées et occupées par l’homme de manière ininterrompue depuis les temps préhistoriques, les Alpes se singularisent au niveau de notre planète par l’intensité et le perfectionnement de l’organisation de leur espace. Montagnes jeunes aux dénivellations considérables, les plus peuplées à l’échelle mondiale, elles ont vécu au cours du XXe siècle des mutations essentielles qui, du recul de l’agriculture au tourisme conquérant, constituent à l’aube du troisième millénaire un futur prometteur. Partagées entre sept nations à la superficie, à la population, à l’histoire et à la culture très variées, ouvertes sur l’Europe dont elles représentent un espace central, les Alpes demeurent une terre de particularismes et amalgament une infinité de «pays» remarquablement individualisés les uns par rapport aux autres tout en étant intimement soudés par l’incomparable dénominateur commun de la nature montagnarde, astreignante, contraignante, irritante parfois, mais en définitive jamais invincible.

1. Généralités

Majestueux, isolés les uns des autres par des vallées comparables à des avenues, déserts seulement en apparence, auréolés de nuages ou inondés de soleil, les massifs alpins se dressent en plein milieu de l’Europe comme un symbole d’éternité. Étirées sur 1 200 km, les Alpes couvrent un espace qui s’étend de Vienne à la Ligurie. On est frappé par la netteté avec laquelle l’édifice toise sa périphérie.

La nature et les hommes

Trois composantes peuvent être dégagées pour mieux appréhender cette montagne hors du commun:

– Les Grandes Alpes cristallines sont le domaine des hautes altitudes, des sommets élancés et vigoureux aux noms universellement prestigieux: mont Blanc, mont Rose.

– Développées dans l’enveloppe sédimentaire à forte dominante calcaire, les Préalpes occupent une position géographique externe. L’épaisseur et la compacité des calcaires sont à l’origine des célèbres parois verticales qui se dressent au-dessus de la nappe vert foncé des forêts de conifères et se mirent dans les lacs aux teintes quasi surnaturelles.

– Les roches tertiaires, détritiques ou à dominante schisteuse, constituent les Alpes internes. Élevées, en Vanoise notamment, ces montagnes ne sauraient posséder la vigueur et la majesté de leurs homologues cristallines ou calcaires.

Une originalité incontestable réside dans la présence des grands sillons longitudinaux. Les Alpes françaises sont fières de leur Sillon alpin, qualifié à juste titre par Raoul Blanchard de «chemin de ronde», mais les autres pays ne sauraient être en reste.

Globalement, la montagne alpine est humide et fraîche. Cependant, l’extension longitudinale et le découpage des divers ensembles du relief introduisent une bonne quantité de nuances.

L’humidité élevée favorise une végétation abondante que la topographie permet de reconnaître selon la superposition bien connue des étages collinéen, montagnard, subalpin et alpin.

Il n’a pas fallu attendre la fin du XXe siècle pour que soit reconnue la vocation européenne des Alpes. Dès la plus haute antiquité se multiplient les marques de l’occupation humaine, attestant que la montagne n’a jamais été perçue comme un obstacle infranchissable. L’Empire romain, première construction politique européenne unissant Gaule, Germanie et Italie, favorise le rôle de lien que les Alpes ne cesseront de remplir jusqu’à nos jours.

L’agriculture a été de tout temps la base de la subsistance des montagnards. Dans ce cadre austère, le relief laisse la place à d’amples corridors, remblayés d’alluvions fertiles comparables à des plaines, d’autant plus que les altitudes sont basses. En hauteur, parfois jusqu’à plus de 2 000 m, c’est une civilisation agraire tout à fait spécifique qui s’est implantée. L’homme s’est toujours accommodé de la tyrannie de la pente, et il est parvenu à utiliser des ressources étagées: cultures associées à l’élevage, rythme complexe des migrations des hommes et des bêtes au fil des saisons. Au bas des adrets, sur les sols parfaitement égouttés s’étalent et s’étagent les vignobles.

Cet aménagement de la montagne par une civilisation rurale se complète par l’utilisation d’autres ressources, le bois et l’eau par exemple.

1869 est une année capitale dans les Alpes. Venu deux années plus tôt en Grésivaudan pour installer une râperie, le Pyrénéen Aristide Bergès met en service à Lancey une turbine actionnée par une chute de 300 m, créant la houille blanche, dont il invente le nom. C’est le point de départ de la tradition industrielle des Alpes.

L’expansion énergétique et manufacturière est indissociable de l’essor frénétique du tourisme. Sans que l’on puisse vraiment dater les débuts de cette activité (n’a-t-on pas écrit qu’Hibernatus , dont le corps remarquablement conservé par le glacier de Similaun, a été découvert en 1991 et daté par les spécialistes d’Innsbruck de cinq mille trois cents ans, était déjà un «touriste»!), on est forcé de constater que la dimension du phénomène a radicalement changé dès les années qui suivent la fin du second conflit mondial. La «révolution du ski», confortée par la généralisation en Europe des «vacances de neige», prend le relais de l’alpinisme, du climatisme ou du thermalisme, sans pour autant les supplanter.

Ce grand tournant entraîne inévitablement des effets contradictoires: on évoque la déstructuration d’un équilibre ancestral, les toiles d’araignée des remontées mécaniques, l’ampleur des infrastructures de communication, sans parler des plaies ouvertes que créent les pistes de ski, hors saison, sur les versants. On ajoute la pollution que génèrent des usines insuffisament modernisées. Mais en contrepartie, après des décennies d’exode, voire d’hémorragie démographique, la tendance s’inverse et les derniers dénombrements de population permettent d’afficher – certes pas partout – un certain optimisme.

Spécificité alpestre

Fréquemment citées en référence, les Alpes possèdent une incontestable spécificité.

Du point de vue naturel, on y rencontre tout ce qui se rattache de près ou de loin au concept de chaîne récente: volume montagneux, altitudes élevées, dénivellations prononcées dans un relief généralement contrasté; vigueur de l’érosion héritée et actuelle symbolisée par une empreinte glaciaire très forte. L’ensemble favorise la pénétration, donc l’humanisation et la mise en valeur; cependant, il faut également voir là un paramètre favorable à l’exode... S’ajoutent bien sûr les éléments climatiques, accentués par l’altitude et l’orographie: refroidissement au fur et à mesure que l’on s’élève, lié à une augmentation des coefficients de nivosité et de pluviosité, avalanches liées à l’enneigement copieux, torrentialité accrue et dévastatrice.

L’originalité alpestre est en second lieu d’ordre humain et économique: les Alpes sont la région montagneuse la plus peuplée du monde et surtout la plus développée économiquement. Même si les passages transversaux ont été empruntés très tôt, et pendant des millénaires, ce fut le règne de l’autarcie, si bien matérialisé par la constitution de ces cellules intramontagnardes vivant presque totalement repliées sur elles-mêmes: paysans colonisateurs des hautes vallées, en particulier dans les Grisons, les Walser apportent l’illustration la plus achevée de l’économie autarcique ancestrale. L’élevage bovin s’ajoute à un fort sentiment individualiste pour expliquer une incroyable atomisation de l’habitat (plus de 50 écarts à Obersaxen, 45 à Gressoney). Deux révolutions affectent la chaîne en moins d’un siècle à partir de 1860: celle de la houille blanche, de l’industrie et des transports modernes et celle du tourisme, le tout s’accompagnant d’une urbanisation galopante, au terme de laquelle les grandes villes sont présentes jusqu’au cœur de la montagne.

Particularités encore dans le domaine du partage politique: sur sept pays alpins, quatre le sont à part entière ou dans une proportion très élevée (Liechtenstein, Autriche, Suisse et Slovénie). Deux autres (Italie et France) possèdent une grande majorité de leur territoire hors des Alpes, mais accordent à la montagne une importance considérable. Très peu alpine géographiquement (1,6 p. 100 de la superficie), l’Allemagne, enfin, l’est infiniment plus à titre sentimental. On en a la preuve par le rôle qu’ont pu jouer les montagnes bavaroises à diverses époques. Mais ce partage n’est rien par rapport à l’innombrable quantité de régions et de «pays», entités spatiales si clairement distinctes les unes des autres que chacune représente un monde en soi.

La diversité semble régner partout, mais la mosaïque des pays, régions ou espaces ne saurait être synonyme de confusion. L’émiettement ne gomme nullement les éléments de synthèse, et de nombreux dénominateurs communs surgissent systématiquement. En premier lieu, les hommes, solides, ingénieux, entreprenants, qui ont su si brillamment répondre à un cadre physique bien souvent hostile. Ensuite, ce capital de beauté, universellement répandu, de la paroi nord de l’Eiger, qui semble écraser Grindelwald, à la douceur des paysages forestiers des Tauern ou de Bled. Enfin, la vocation d’espace de transit omniprésente tant par les grands axes aujourd’hui surchargés, presque saturés, que par les multiples petits chemins de fer (en Suisse principalement) et le réseau routier secondaire qui facilitent l’accès aux vallées les plus retirées. Le tourisme illustre un fort sentiment d’ubiquité, qu’il s’agisse de manifestations cencentrées, voire «urbaines», ou au contraire du «tourisme doux» si caractéristique des Préalpes de Saint-Gall ou de Beaufortain.

Cathédrales de la Terre, les Alpes en sont devenues un authentique et incomparable terrain de jeu. Avantagées par leur position centrale dans une Europe qui marche vers son unification, elles sont bien davantage qu’une sorte d’hinterland récréatif. Espace vaste et varié, elles demeurent une terre de labeur, une terre de grandeur.

Ainsi, les Alpes nous apparaissent comme un patchwork, la terre, par excellence, des particularismes. Cela ne rend pas facile pour le géographe le problème du partage de l’espace et de la régionalisation.

2. Géologie des Alpes

Les Alpes ne sont qu’une partie de l’arc alpidique qui, partant de Gibraltar, se poursuit, au-delà de Vienne, par les Carpates et la chaîne du Balkan, en bordure sud du continent européen. Cet arc alpidique n’est lui-même qu’une partie des chaînes méditerranéennes, qui relèvent également de l’orogenèse alpine, de même d’ailleurs que l’ensemble des chaînes téthysiennes, qui forment une vaste ceinture montagneuse allant des Antilles aux îles de la Sonde entre l’ensemble Amérique du Nord-Eurasie et l’ensemble Amérique du Sud-Afrique-Arabie-Inde-Australie.

Bien que formant un arc montagneux continu de Nice à Vienne, les Alpes sont néanmoins constituées de deux secteurs totalement différents juxtaposés à la suite des mouvements tectoniques alpins (fig. 1): les Alpes occidentales, développées en France, en Italie et en Suisse; les Alpes orientales, qui s’étendent en Autriche, en Italie et en Yougoslavie. La limite entre ces deux secteurs se situe au niveau de la haute vallée du Rhin, notamment dans le canton des Grisons (Suisse), le petit État de Liechtenstein ayant pour particularité de s’étendre moitié sur les Alpes occidentales, moitié sur les Alpes orientales.

Les Alpes viennent en contact avec d’autres édifices tectoniques (fig. 1):

– en avant, avec la Provence (et, de là, avec les Pyrénées), dont elles ne sont séparées que par les plans de Canjuers qu’entaillent les gorges du Verdon, et avec le Jura, dont elles sont séparées par la dépression des molasses suisses, mais qui se raccorde à elles par les chaînons du Jura méridional;

– en arrière, avec l’Apennin, chaîne symétrique qui leur tourne le dos de part et d’autre de Gênes, et avec les Dinarides, qui passent insensiblement au versant sud des Alpes orientales sur les confins italo-yougoslaves.

Alpes occidentales

Les Alpes occidentales sont, mutatis mutandis , le secteur à la fois le plus «simple» des Alpes et le plus caractéristique des chaînes alpines au sens large. On peut y distinguer des Alpes franco-italiennes, où, malgré la puissance des déformations, les différents éléments sont restés dans leur position paléogéographique relative, et des Alpes suisses, où la tectonique prend une ampleur beaucoup plus grande.

Alpes franco-italiennes

Les Alpes franco-italiennes (fig. 2) forment: le comté de Nice, la haute Provence, le Dauphiné et une partie de la Savoie du côté français; une partie de la Ligurie, le Piémont et le Val d’Aoste du côté italien.

Stratigraphie et paléogéographie (fig. 3)

Les terrains qui constituent les Alpes franco-italiennes appartiennent à deux ensembles: un socle antérieur au Secondaire, d’âge hercynien; une couverture secondaire et tertiaire.
A. Le socle est représenté dans une série d’affleurements en un certain nombre d’alignements parallèles à la direction générale de la chaîne; d’ouest en est, ce sont:
a ) les massifs cristallins externes développés du Mont-Blanc au nord au Pelvoux au sud, par le massif de Beaufort et la chaîne de Belledonne, puis s’interrompant pour réapparaître dans le massif de l’Argentera (dit aussi du Mercantour); de petits pointements plus localisés existent dans la région de La Mure sur le Drac, Remollon sur la Durance, Barles plus au sud; ce socle est formé d’une série métamorphique sur laquelle reposent en discordance des terrains houillers continentaux du Carbonifère supérieur (bassins houillers de La Mure, des Grandes-Rousses, etc.);
b ) le socle briançonnais, très différent du précédent, représenté par une série houillère comprenant l’ensemble du Carbonifère moyen et supérieur, devenant métamorphique en allant vers l’est (massif de la Vanoise, massif d’Ambin) et le nord (schistes du Grand-Saint-Bernard);
c ) les massifs cristallins internes, appartenant à trois séries. On y distingue d’ouest en est: une suite de coupoles apparaissant sous les nappes de charriage de cette partie des Alpes – les schistes lustrés – soit, du nord au sud, les massifs du Mont-Rose, du Grand-Paradis, de Dora Maira et, plus à l’est, le massif de Sesia; la zone d’Ivrée, qui se développe vers le nord-est pour former le socle des Alpes orientales; enfin, le massif de la Dent-Blanche, perché – charrié – sur les schistes lustrés et se rattachant probablement à la zone d’Ivrée.

Le massif de Sesia et la zone d’Ivrée sont séparées par une zone d’écailles mésozoïques très écrasée dite «zone du Canavese» qui a fait l’objet de nombreuses discussions. On a souvent considéré que, si la zone d’Ivrée appartient incontestablement, en continuité, au socle des Alpes orientales, la zone de Sesia appartient aux Alpes occidentales: la zone du Canavese ferait donc la frontière entre Alpes occidentales et Alpes orientales.
B. La couverture commence avec le Permien à faciès continental, parfois particulier (conglomérats bariolés à faciès «verrucano»), représenté sur des épaisseurs très variables. Elle recouvre les massifs cristallins d’une manière plus ou moins complexe en fonction de la tectonique. Elle forme parfois de vastes massifs comme les massifs calcaires subalpins à l’ouest des massifs cristallins externes ou les massifs de schistes lustrés du versant italien.
a ) Le Trias présente une transition entre: les faciès germaniques à l’ouest, dans ce qui sera la zone dauphinoise, avec leurs deux niveaux de gypse respectivement du Trias moyen et du Trias supérieur; et les faciès alpins à l’est, caractérisés essentiellement par des dolomies comme dans les Alpes orientales; par l’intermédiaire des faciès briançonnais, puis piémontais pour lesquels le Trias supérieur calcaire se rapproche du faciès alpin, tandis que le Trias inférieur conserve certains traits germaniques, notamment un niveau de gypse du Trias moyen.
b ) Le Jurassique et le Crétacé (fig. 3 a) sont très caractéristiques de la paléogéographie alpine dans laquelle on distingue, partant du Massif central qui représente l’avant-pays des Alpes et en allant vers l’est (c’est-à-dire en allant de l’extérieur vers l’intérieur):

– une «zone dauphinoise» correspondant aux massifs subalpins et dont les massifs cristallins externes représentent le socle; elle est caractérisée par une série puissante et monotone de marno-calcaires, caractéristique d’une sédimentation de marge continentale passive, avec deux épisodes calcaires plus marqués, l’un à la fin du Jurassique (calcaires «tithoniques» formant la première corniche subalpine), l’autre au milieu du Crétacé inférieur (calcaires «urgoniens» formant la deuxième corniche subalpine). Toutefois, dans un secteur transversal compris entre le Vercors au nord et l’axe mont Ventoux-montagne de Lure au sud, s’individualise une «fosse vocontienne» au Crétacé inférieur, telle que les faciès urgoniens y manquent: on n’y rencontre plus alors que la seule corniche tithonique. Des émersions sporadiques se produisent au début du Crétacé supérieur, notamment au Turonien, qui manque généralement; dans le Dévoluy, elles s’accompagnent de la formation de quelques plis d’orientation ouest-est, caractéristique de mouvements «antésénoniens»; après un retour général de la mer au Sénonien, une régression totale se place à la fin du Crétacé, comme d’ailleurs dans tout l’avant-pays alpin;

– une «zone briançonnaise», différenciée de la précédente par l’extrême réduction de la série sédimentaire, en fonction d’émersions localisées et surtout d’absences de sédimentation marquées par des surfaces durcies, indiquant qu’il s’agissait d’un haut-fond sous-marin, bord extrême de la marge continentale européenne. Généralement, la série briançonnaise est représentée par: quelques mètres d’un calcaire noduleux rouge dit «marbre de Guillestre», représentant le Jurassique supérieur et s’appuyant par une surface d’érosion sur le Trias; puis par quelques mètres de calcaire de la fin du Crétacé supérieur, à faciès pélagique, dits «marbres en plaquettes», reposant sur le marbre de Guillestre par l’intermédiaire d’une surface durcie;

– une «zone piémontaise», s’opposant à la précédente par une série sédimentaire monotone et épaisse, caractéristique du bas de la marge continentale européenne et du début du domaine océanique téthysien: la partie inférieure, d’âge jurassique – et crétacé pour partie? – a subi des métamorphismes de faciès schistes bleus et schistes verts qui en ont fait des «schistes lustrés»; de puissantes masses ophiolitiques leur sont associées, d’âge probablement jurassique supérieur; enfin le «flysch à helminthoïdes» (les helminthoïdes sont des traces en zigzag attribuées à des vers ou à des animaux voisins) d’âge crétacé supérieur, ayant échappé au métamorphisme, représente sans doute le sommet de la série piémontaise.

Le contraste que présente la série «condensée» briançonnaise, réduite à quelques mètres pour l’ensemble du Jurassique et du Crétacé, par rapport aux séries «compréhensives» de la zone dauphinoise et de la zone piémontaise est la caractéristique fondamentale de la paléogéographie alpine. On a pu distinguer toutefois des sous-zones de transition caractérisées par des séries sédimentaires intermédiaires, respectivement «sub-briançonnaise» et «ultradauphinoise» entre la zone dauphinoise et la zone briançonnaise, et «prépiémontaise» entre la zone piémontaise et la zone briançonnaise.
c ) L’Éocène (fig. 3 b) paraît manquer dans la zone piémontaise. Dans la zone briançonnaise un flysch marno-gréseux, dit flysch noir, se dépose pendant l’Éocène inférieur et moyen, en concordance sur les marbres en plaquettes crétacés. Dans la zone dauphinoise, après l’émersion de la fin du Crétacé, la mer revient en transgression et dépose des calcaires à nummulites à l’Éocène moyen et le flysch dauphinois à l’Éocène supérieur qui s’achève par des grès et des conglomérats caractéristiques (grès d’Annot dans le Sud, grès du Champsaur au sud du Pelvoux, grès de Taveyannaz en Savoie).
d ) À l’Oligocène (fig. 3 c), l’ensemble des Alpes est émergé; des formations molassiques se constituent qui reposent en discordance sur les terrains antérieurs dans divers bassins: molasses marines du bassin liguro-piémontais, discordantes sur les schistes lustrés à l’arrière de la zone piémontaise; molasse rouge continentale de la zone dauphinoise, sensiblement concordante sur les terrains antérieurs; tandis qu’à l’approche du bassin rhodanien des formations lagunaires annoncent le passage au système des lagunes du centre de la France (bassins de Senez, Barrême, etc.).
e ) Au Miocène (fig. 3 d), les Alpes sont encadrées par la mer du sillon molassique périalpin à l’ouest, dont les formations transgressives sont sensiblement concordantes sur les terrains antérieurs, et la mer liguro-piémontaise où le Miocène prend la suite, en discontinuité – mais non discordance – de l’Oligocène. À la fin du Miocène, de grandes masses de conglomérats pontiens – voire pliocènes – (plateau du bas Dauphiné, plateau de Valensole) marquent une importante surrection des Alpes, compensatrice d’effondrements, l’ensemble donnant à la chaîne une configuration proche de l’actuelle.
f ) Au Pliocène (fig 3 e) enfin, de puissantes séries d’abord marines, puis fluviatiles, s’accumulent dans le bassin d’effondrement du Pô; tandis que l’emplacement de l’actuelle vallée du Rhône est occupé par un bras de mer étroit.
g ) Au début du Quaternaire, d’épaisses accumulations de conglomérats villafranchiens (plateau de Chambaran, «delta» du Var) témoignent d’une importante surrection des Alpes qui met une touche définitive à leur aspect actuel.
En conclusion, cette évolution des Alpes au cours du Secondaire et du Tertiaire montre la succession de trois paléogéographies:

– Du Trias à l’Éocène, une paléogéographie alpine dont les traits essentiels sont le sillon dauphinois, la ride briançonnaise, le sillon piémontais, bien caractérisée dès le début du Jurassique, et dont l’achèvement est marqué, dans chaque zone, par la sédimentation du flysch; leurs différents caractères sont ceux d’une marge passive, européenne, du paléo-océan téthysien [cf. TÉTHYS]: la zone dauphinoise et la zone briançonnaise constituent la marge elle-même, tandis que la zone piémontaise fait la transition à l’océan (schistes lustrés p. p.) duquel les massifs ophiolitiques représentent la croûte paléo-océanique.

– À l’Oligocène et au Miocène, une paléogéographie tardialpine , dont les traits essentiels sont l’arrière-fosse liguro-piémontaise et l’avant-fosse périalpine et qui correspond à la sédimentation des molasses, marines ou continentales suivant le cas.

– Au Pliocène et au Quaternaire, une paléogéographie postalpine – méditerranéenne –, dont les traits essentiels sont le bassin d’effondrement du Pô et le golfe du Rhône, et qui correspond à la sédimentation de séries détritiques à valeur de molasses.

Tectonique (fig. 4)

A. Les structures alpines.
a ) La zone dauphinoise qui, dans l’ensemble, est la partie la plus autochtone des Alpes, présente une tectonique relevant du style de socle ou du style de couverture.

Le style de socle se rencontre dans les massifs cristallins externes où de puissantes failles inverses pincent la couverture secondaire; ainsi en est-il entre massif du Mont-Blanc et massif des Aiguilles-Rouges, où se trouve pincé le synclinal liasique de Chamonix, et entre le rameau interne et le rameau externe de la chaîne de Belledonne, ce dernier se terminant dans le dôme de La Mure. Le phénomène se reproduit vers l’intérieur entre les Grandes-Rousses et la chaîne de Belledonne, puis entre le Pelvoux et les Grandes-Rousses, enfin entre le Pelvoux et le Combeynot.

Le style de couverture est représenté dans les massifs subalpins dont la série sédimentaire est décollée sur le socle des massifs cristallins externes au niveau du Trias, tandis que le Permien et les niveaux de base du Trias restent solidaires du socle, formant «tégument»; il en résulte des plis et des chevauchements vers l’extérieur de la chaîne alpine.

Le style régional de la zone dauphinoise varie selon l’endroit considéré.

Dans les chaînes subalpines septentrionales prédomine un style de plis-failles réguliers, subparallèles, mais non parallèles, à la direction générale de la chaîne et chevauchant vers l’extérieur; par une suite d’inflexions axiales périodiques, cette partie de la chaîne se trouve divisée en massifs subalpins séparés par autant de cluses transversales (du nord au sud, massifs des Bornes, des Bauges, de la Grande-Chartreuse et du Vercors).

Dans les chaînes subalpines méridionales, dans le domaine de ce qui fut la fosse vocontienne, cette régularité se perd; deux régions peuvent être distinguées:

– le Diois et les Baronnies, au sud immédiat du Vercors, calés contre le gradin tectonique de l’axe mont Ventoux (série de failles inverses à regard nord) – montagne de Lure (pli chevauchant vers le nord); la tectonique, de direction ouest-est, y est relativement désordonnée et témoigne d’un net décollement sur les «terres noires» du Jurassique;
– les Alpes maritimes et les confins des Alpes de haute Provence où, décollés sur le Trias, des systèmes très complexes d’écailles de couverture dessinent l’arc de Castellane, puis ébauchent l’arc de Nice; ces écailles sont toutes chevauchantes, sauf exception, vers l’extérieur des Alpes, autrement dit dans le sens de la convexité de chacun de ces arcs.

Cette tectonique de la zone dauphinoise est récente, datant de la fin du Miocène: la molasse miocène est ployée et chevauchée dans les chaînes subalpines septentrionales (fig. 4 a), et le bord externe de l’arc de Castellane chevauche les formations miopliocènes du plateau de Valensole. Les émersions antérieures au Miocène ne paraissent pas avoir produit de structures importantes: la concordance est de règle entre les différents dépôts dauphinois. Deux exceptions, pourtant, à cette règle: le Dévoluy où quelques plis locaux, de direction ouest-est, se sont produits au Turonien, de sorte que le Sénonien est discordant; les abords de la Provence – région de Digne par exemple – où des plis de direction ouest-est, échos des mouvements provençaux, se sont produits avant l’Oligocène, qui peut être discordant.
b ) La zone briançonnaise chevauche la zone dauphinoise vers l’ouest. Ce chevauchement est avant tout celui du socle briançonnais, ainsi qu’il apparaît à partir du nord de Briançon, au col du Galibier, en Maurienne, en Tarentaise et de plus en plus en direction de la Suisse où l’on parle d’une «nappe du Grand-Saint-Bernard». Mais, en outre, la couverture sédimentaire briançonnaise est décollée au niveau du gypse triasique moyen; un certain nombre d’écailles de couverture briançonnaise se forment ainsi, chevauchant dans leur ensemble vers l’ouest, venant masquer le chevauchement de socle à partir de la région de Briançon et plus au sud, à la faveur de l’inflexion axiale progressive de la zone briançonnaise; les plus connues sont les «nappes» du Guil (une nappe inférieure et une nappe supérieure, fig. 4 b) et, sur le même parallèle, celles de Roche-Charnière, Champcella, Peyre-Haute superposées dans cet ordre; mais il y en a bien d’autres.

À l’avant du chevauchement briançonnais sont entraînées une série d’écailles de couverture, également décollées au niveau du Trias, individualisées dans les zones de transition sub-briançonnaise et ultradauphinoise. Les écailles ultradauphinoises sont para-autochtones, telle celle des Aiguilles-d’Arve qui s’enracine axialement au sud, entre les massifs du Pelvoux et du Combeynot. Les écailles sub-briançonnaises sont franchement allochtones: c’est par elles que commencent les grands chevauchements alpins de l’ensemble pennique (cf. infra ); le chevauchement sub-briançonnais est le «chevauchement pennique frontal». Vers le nord, la zone subbriançonnaise peut se cicatriser complètement en une première «zone des gypses» triasiques qui emballent des lambeaux des séries briançonnaise et sub-briançonnaise.

Enfin, la zone briançonnaise tend à se renverser vers l’est en un rétrochevauchement ou rétrocharriage, à partir de Briançon et plus au sud, prenant ainsi une allure «en éventail» (fig. 4 b).

L’âge de la tectonique briançonnaise n’est pas connu avec certitude: les dépôts tertiaires tardi- et posttectoniques, qui auraient permis de la dater, manquent en effet dans cette zone. On sait toutefois que le flysch cesse de se sédimenter plus tôt (Éocène moyen) que dans la zone dauphinoise, ce qui est peut-être l’indice d’une première tectonisation plus précoce que celle de la zone dauphinoise; et il semble que le rétrocharriage appartienne à une seconde tectonisation plus tardive.

Pourtant, dans la zone ultradauphinoise, d’importants mouvements anténummulitiques amènent la discordance du flysch éocène supérieur jusque sur le Jurassique (flysch des Aiguilles-d’Arve) et même sur les massifs cristallins externes (flysch du Champsaur). Mais, outre que ces mouvements sont étroitement localisés à la marge ultradauphinoise de la zone dauphinoise, l’essentiel des structures observables résulte de phases tectoniques tertiaires: le flysch des Aiguilles-d’Arve fait partie de l’unité des Aiguilles-d’Arve entraînée sous les écailles sub-briançonnaises et le chevauchement briançonnais.
c ) La zone piémontaise est à l’origine des traits les plus caractéristiques de la tectonique alpine; elle donne naissance à de grandes nappes de charriage dont deux principales: la nappe des schistes lustrés et la nappe du flysch à helminthoïdes.

– La nappe des schistes lustrés vient partout chevaucher le Briançonnais, entraînant parfois, à sa base, des écailles de couverture débitées dans les séries prépiémontaises; c’est une nappe de couverture, à base triasique, telle que les gypses se rassemblent parfois en une seconde «zone des gypses» qui emballe des lambeaux des séries de transition entre la zone briançonnaise et la zone piémontaise; si, au nord, le front de la nappe des schistes lustrés est libre (fig. 4 a), détachant la vaste klippe du mont Jovet, au sud, en fonction du rétrocharriage précédemment évoqué, le Briançonnais se renverse vers l’est sur la nappe des schistes lustrés qui paraît passer au-dessous (fig. 4 b).

La nappe des schistes lustrés est reployée, de telle sorte qu’apparaissent, en boutonnière anticlinale, les massifs de socle du Mont-Rose, du Grand-Paradis (fig. 2 et 4), de Dora Maira et, plus à l’est, de Sesia. Néanmoins, ces massifs cristallins ne sont pas seulement des bombements anticlinaux: en effet, l’importance du raccourcissement dû à la nappe des schistes lustrés est telle que cela implique, au niveau du socle, un chevauchement de ces massifs cristallins vers l’ouest, qu’il s’agisse d’un simple cisaillement ou d’une nappe du Mont-Rose en forme de pli couché d’un style plastique lié au métamorphisme, comme dans la célèbre coupe due à Émile Argand (fig. 5) où la nappe du Mont-Rose «s’encapuchonne» dans la nappe du Grand-Saint-Bernard et donne des «plis en retour» vers l’est.

La nappe des schistes lustrés est, en fait, une unité mise en place tardivement au-dessus d’un matelas frontal de gypse triasique. Sa tectonique intime, liée à ses métamorphismes, encore mal connue, permet probablement d’y reconnaître: des «schistes lustrés inférieurs», représentant la couverture des massifs cristallins internes, c’est-à-dire du bord extrême de la paléomarge européenne; une «nappe ophiolitique» représentant la croûte du paléo-océan téthysien, avec, à sa base, des unités de schistes bleus; des «schistes lustrés supérieurs» représentant la couverture sédimentaire paléo-océanique des massifs ophiolitiques. Mais ce n’est là qu’une description très provisoire: la tectonique de la zone piémontaise est certainement polyphasée, comme en témoignent les indications d’âge radiométrique des métamorphismes, avec des épisodes à 140 millions d’années (Jurassique supérieur), 110 Ma (Crétacé moyen), 45 Ma (Éocène supérieur). Sans doute son histoire est-elle aussi complexe que celle des zones internes des Dinarides [cf. DINARIDES].

– La nappe du flysch à helminthoïdes s’est avancée beaucoup plus loin que la nappe des schistes lustrés, jusque sur les zones briançonnaise et dauphinoise, et s’est bien conservée dans les ensellements transversaux des massifs cristallins externes, en Ligurie occidentale au sud du massif de l’Argentera, dans l’Ubaye-Embrunais entre Argentera et Pelvoux, dans les Préalpes entre l’ensemble Mont-Blanc-Aiguilles-Rouges et l’ensemble Aar-Gothard.

Au cours de son cheminement depuis la zone piémontaise jusque sur la zone dauphinoise, cette nappe du flysch à helminthoïdes a laissé des témoins de son passage, perchés çà et là sur la zone briançonnaise: klippes des massifs de Chambeyron et de Peyre-Haute dans le Briançonnais, du Monte Jurin et de la Cima Brignola dans le Briançonnais ligure. Et elle a entraîné sous elle des lambeaux de poussée empruntés aux zones chevauchées: Briançonnais comme les lambeaux de l’Escouréous, de Chabrières, etc., dans la région de l’Ubaye-Embrunais; Subbriançonnais comme les lambeaux du Morgon, des Séolanes, de Piolit, etc., dans la même région de l’Ubaye-Embrunais.

Après avoir dépassé le Briançonnais, la nappe du flysch à helminthoïdes a pu être chevauchée par celui-ci, au cours de mouvements ultérieurs: telle est la situation de la nappe de l’Ubaye et de la nappe de Ligurie occidentale; le chevauchement du Briançonnais étant soit celui du socle, soit celui de sa couverture (fig. 4 b). En quelque sorte, dépassé par la nappe du flysch à helminthoïdes, le Briançonnais tend à rattraper celle-ci.

C’est dans cette optique qu’il faut replacer les problèmes des Préalpes qui forment des masses charriées de part et d’autre du lac de Genève, Préalpes du Chablais au sud-ouest, Préalpes romandes au nord-est, poursuivies au sud par quelques lambeaux de charriage isolés comme ceux des Annes et de Sulens, en Savoie (fig. 2), dans le massif des Bornes, ou au nord les différentes klippes de l’Oberland bernois. Ces Préalpes sont constituées fondamentalement (fig. 6), à la base, d’une série de nappes «ultra-helvétiques», d’affinités sub-briançonnaises, où prédominent les flyschs de la fin du Crétacé ou du Tertiaire ancien; celles-ci sont surmontées des nappes préalpines proprement dites, nappes des Préalpes médianes divisées en Médianes plastiques et Médianes rigides, nappe de la Brèche, toutes nappes dont les affinités sont sub-briançonnaises et briançonnaises, et qui sont couronnées par la nappe de la Simme, associée à quelques lambeaux d’ophiolites, qui est probablement la nappe du flysch à helminthoïdes. En quelque sorte, les nappes préalpines correspondent à un puissant développement des lambeaux subbriançonnais et briançonnais, entraînés sous la nappe du flysch à helminthoïdes de l’Ubaye et de la Ligurie, la nappe elle-même ayant été presque totalement enlevée par l’érosion.
d ) La zone du Canavese marque la cicatrice du paléo-océan téthysien entre le continent européen et ses dépendances, auquel appartient le massif de Sesia, et le continent africain (italo-dinarique), auquel appartiennent la zone d’Ivrée et le socle des Alpes orientales. Généralement masquée sous le vaste chevauchement austro-alpin, elle n’affleure dans le nord-ouest du Piémont qu’à la faveur du jeu tardif de la faille insubrienne reliée à la famille des failles néotectoniques qui déterminent la plaine du Pô (cf. infra ).
e ) La zone d’Ivrée représente le socle africain (italo-dinarique) largement développé dans les Alpes orientales. Elle est puissamment charriée sur l’ensemble des zones précédentes:

– par sa base, représentée par les péridotites de Lanzo, qui est la base de la croûte continentale, d’âge précambrien (et non pas jurassique comme les ophiolites associées aux schistes lustrés qui représentent la croûte du paléo-océan téthysien);

– dans son ensemble, pour donner la nappe de la Dent-Blanche qui n’est que le témoin le plus occidental des nappes austro-alpines.

B. Les tectoniques superposées. À ces structures tangentielles dont les vastes nappes sont caractéristiques de la tectonique alpine s’en surimposent d’autres qui les déforment; ce sont successivement:

– Des plis de fond en compression , à grand rayon de courbure qui reploient les structures antérieures (fig. 3 d); citons, par exemple, les plis de fond des massifs cristallins externes qui se situent à la limite interne du domaine dauphinois, déformant celui-ci de même que les nappes qui l’ont recouvert (fig. 4 a). Ainsi les nappes préalpines sont-elles séparées de leur patrie par l’érosion qui a enlevé tous les terrains sédimentaires sur ce pli de fond anticlinal, qu’elles n’ont pas eu à franchir, le soulèvement des massifs cristallins externes étant postérieur au charriage: les nappes préalpines ne sont pas «passées par-dessus le Mont-Blanc», qui n’existait pas alors (fig. 5); ou au contraire la nappe du flysch à helminthoïdes a-t-elle échappé à l’érosion dans les inflexions axiales de ce pli de fond entre Pelvoux et Mercantour d’une part, au sud du Mercantour d’autre part. On peut citer aussi les plis de fond de la série des massifs cristallins internes de l’alignement Mont-Rose - Grand-Paradis - Dora Maira qui, situés en plein domaine piémontais, reploient la nappe des schistes lustrés (fig. 4).

Cependant les structures de cette famille sont peut-être beaucoup plus marquées: les massifs cristallins externes chevauchent vers l’extérieur, y compris le massif du Mont-Blanc. Il y a de bonnes raisons de penser que l’ensemble des Alpes, plis de fond compris, est charrié sur l’Europe selon un cisaillement plat comme il en a été mis en évidence dans les Appalaches [cf. TECTONOPHYSIQUE]: dans le cadre du programme É.C.O.R.S. (Étude des continents et des océans par réflexion sismique) un profil a été établi qui confirme cette interprétation (fig. 7).

– Des plis de fond en extension , consistant en jeux de failles dont le résultat le plus clair est l’effondrement de la plaine du Pô (fig. 3 e): tenant compte de l’altitude actuelle des Alpes et de l’épaisseur des sédiments plio-quaternaires sous la plaine du Pô, l’ampleur du mouvement vertical est de l’ordre de 10 kilomètres (fig. 4).

Replacés dans leur succession chronologique, les plis de fond en compression peuvent être considérés comme des structures tardialpines et les jeux de failles en extension comme des structures postalpines de nature néotectonique.

Il faut donc tenir le plus grand compte de ces tectoniques superposées: suivant celle que l’on retient, les Alpes franco-italiennes peuvent être considérées comme un édifice de nappes (structures alpines), comme deux anticlinaux de fond (structures tardialpines), ou comme un horst monoclinal (structures postalpines).

Bien entendu, les expressions «structures alpines», «tardialpines» et «postalpines» désignent des familles de structures qui, pour être caractérisées par leur style et leur chronologie relative, ne sont pas d’un âge (absolu) unique.

Alpes suisses

Outre les Alpes franco-italiennes, les Alpes occidentales comprennent également les Alpes suisses (fig. 5 et 6), avant de disparaître, par inflexion axiale, sous le charriage des Alpes orientales. Analogues dans l’ensemble, les Alpes suisses sont toutefois marquées par certains traits originaux qui autorisent parfois à les distinguer sous le nom d’«Alpes centrales».

Ce sont d’abord des modalités de détail. Par exemple, les serrages de socle et les décollements de couverture s’accentuent dans la zone dauphinoise qu’on appelle désormais «zone helvétique»; de puissantes nappes de charriage se forment ainsi: les nappes helvétiques (nappes de Morcles, des Diablerets, du Wildhorn à l’ouest, nappes de Glaris, de Murtschen, d’Axen à l’est).

La surélévation axiale de l’ensemble de l’édifice fait que les séries les plus profondes de l’édifice alpin apparaissent sous la zone piémontaise (ou la zone valaisanne, cf. infra ): sous la nappe du Mont-Rose – qui se divise en nappe de Tambo et nappe de Suretta à l’est – se développent les nappes du Simplon et du Tessin. Autre conséquence de cette surélévation axiale, dans les parties les plus superficielles, la couverture sédimentaire manque généralement, enlevée par l’érosion. Ainsi en va-t-il de la zone briançonnaise qui n’est plus connue que par son socle métamorphique formant la nappe du Grand-SaintBernard à l’ouest et la nappe de l’Adula à l’est; c’est seulement en Suisse orientale, dans les Grisons, dans la zone d’inflexion axiale des Alpes occidentales avant qu’elles ne passent sous les Alpes orientales, que la couverture sédimentaire réapparaît: ainsi, la série secondaire briançonnaise est bien caractérisée dans les Alpes calcaires de Splügen – près du col du même nom – et dans le massif de Schams.

Enfin s’ajoutent d’éventuels relais paléogéographiques. Une «fosse valaisanne» paraît se développer rapidement dès le Val d’Aoste (zone de Val Ferret), en Valais (zone de Sion) et jusqu’en Suisse orientale, aux abords immédiats des Alpes autrichiennes (zone de Prättigau). Ses caractéristiques sont celles de la fosse piémontaise: schistes lustrés (Büdnerschiefer des Grisons), flysch crétacé (sans doute certains flyschs ultrahelvétiques dans l’ouest; flysch du Prättigau dans l’est), chevauchement sur les zones externes; avec quelques différences, comme sa relative pauvreté en ophiolites. Pour certains auteurs, fosse valaisanne et fosse piémontaise n’en font qu’une, leur distinction n’étant qu’une apparence tectonique. Pour d’autres, la fosse valaisanne est bien distincte de la fosse piémontaise et prendrait naissance aux dépens et en position du Sub-briançonnais: dans ce cas il s’agit d’un relais axial; car une seule zone ayant ces caractères persiste vers l’est, en direction des Alpes orientales: ou bien la zone piémontaise elle-même (première hypothèse), ou bien la zone valaisanne (seconde hypothèse).

Dans l’ensemble, les structures des Alpes helvétiques témoignent d’un serrage plus important que celui des Alpes franco-italiennes. Aussi, une terminologie tectonique prévaut-elle en Suisse, distinguant les Helvétides (pour les nappes helvétiques), les Pennides (pour les autres nappes issues des autres zones alpines plus internes, sans distinction), les Austrides enfin (pour les nappes des Alpes orientales). Prolongée vers les Alpes franco-italiennes, cette terminologie attribue les zones dauphinoise et ultradauphinoise aux Helvétides, les zones sub-briançonnaise, briançonnaise, prépiémontaise, piémontaise aux Pennides, la zone d’Ivrée aux Austrides.

Alpes orientales

Au droit de la haute vallée du Rhin, les Alpes occidentales plongent donc sous les Alpes orientales sous lesquelles elles passent «en tunnel». Les unités internes, penniques, apparaissent en fenêtre (fenêtre de l’Engadine, fenêtre de Tauern, cf. pl. II); tandis que les unités externes affleurent au front des Alpes orientales, sous celles-ci: Helvétique sous forme d’unités très laminées apparaissant sporadiquement (région de Salzbourg, par exemple), nappes de flysch crétacé en une bande continue jusqu’au Wienerwald, passant au flysch du Prättigau vers l’ouest, et dont les affinités sont ainsi valaisannes ou piémontaises suivant l’idée qu’on en a (cf. supra ).

Les nappes des Alpes orientales comprennent (fig. 8):

– à la base, un vaste complexe de nappes de socle formant les Alpes centrales, en un ensemble inférieur (Austro-Alpin inférieur: nappes de l’Err et de la Bernina et, sans doute, nappe de la Dent-Blanche), et un ensemble supérieur (Austro-Alpin moyen: nappes de Campo, de la Silvretta, de l’Oetzal à l’ouest, nappes des Mur Alpen à l’est);

– au sommet et en avant des nappes précédentes, des nappes de couverture secondaire et tertiaire formant les Alpes calcaires septentrionales (Austro-Alpin supérieur: nappes de l’Allgau, du Lechtal, de l’Inntal à l’ouest: nappes du Dachstein, du Halstatt, de Reiterhalm, de Traunalp, etc., au centre et à l’est).

Les Alpes orientales montrent donc, superposées sur une même verticale, des nappes de socle et des nappes de couverture. Ces dernières ont des affinités avec les Alpes calcaires méridionales, développées en Italie (Alpes de Lombardie, de Vénétie) et en Yougoslavie du Nord (Alpes de la Slovénie), qui reposent sur le socle des Alpes méridionales, modérément déformées, à leur place stratigraphique normale.

Ainsi, l’ensemble des Alpes orientales, socle et couverture, est de patrie italo-dinarique – donc africaine. Par là s’explique sans doute cette construction si particulière des Alpes orientales qui ne prolongent nullement les Alpes occidentales.

On retrouve également dans les Alpes orientales la succession des tectoniques alpine, tardialpine et postalpine, mise en évidence dans le cas des Alpes occidentales franco-italiennes. L’édifice de nappes qui vient d’être décrit est ployé par un vaste bombement anticlinal dans l’axe duquel l’érosion a dégagé les fenêtres de l’Engadine et des Tauern. Et, comme plus à l’ouest, la plaine du Pô est un bassin d’effondrement.

Signification des Alpes occidentales et des Alpes orientales

Les Alpes sont donc formées de deux secteurs, Alpes occidentales et Alpes orientales, de signification différente (cf. carte structurale, pl. II).

La structure des Alpes occidentales est bien représentative de celle des différentes chaînes élémentaires du bassin méditerranéen. Elle résulte du serrage entre un avant-pays et un arrière-pays, ici respectivement le continent européen et le socle de la zone d’Ivrée qui passe à celui des Alpes orientales, d’affinité italo-dinarique et, par là, africaine. Si la tectonique des zones externes, zone dauphinoise, zone briançonnaise, est relativement commune, relevant du style de couverture ou du style de socle, celle des zones internes est, au contraire, caractéristique; la zone piémontaise est le point de départ des grandes nappes: nappe des schistes lustrés et nappe du flysch à helminthoïdes, qui apparaissent comme deux diverticulations de la série piémontaise et nappe des ophiolites qui forme une unité indépendante de celle des schistes lustrés qu’elle divise en schistes lustrés inférieurs et schistes lustrés supérieurs. Tandis que l’arrière-pays forme une nappe de socle venue recouvrir les nappes précédentes, ce dont témoigne le massif de la Dent-Blanche flottant sur le dos de la nappe des schistes lustrés.

On remarquera que les deux nappes les plus élevées sont celle du flysch à helminthoïdes et celle de la Dent-Blanche et que la nappe qui est allée le plus loin est celle du flysch à helminthoïdes. Une telle observation est courante en Méditerranée: si, souvent, la nappe de socle manque à l’affleurement en raison de l’érosion consécutive aux tectoniques ultérieures, dans presque toutes les chaînes l’édifice tectonique est couronné par des nappes de flysch ancien, généralement crétacé, assez souvent jurassique-crétacé.

Mais cette description des Alpes occidentales sous le seul angle de la tectonique tangentielle n’est pas complète; on rencontre, en effet, d’autres déformations superposées à celle-ci qui sont responsables de certaines des structures les plus apparentes de la chaîne, comme celles des massifs cristallins externes, où se trouve le point culminant, ou de la position de la chaîne elle-même par rapport à la plaine du Pô.

Les Alpes orientales , au contraire, sont particulières et forment un édifice unique dans le domaine méditerranéen. Elles correspondent au passage des Dinarides par-dessus les Alpes occidentales qui se poursuivent en tunnel en dessous. Ainsi se trouvent, à la base de l’édifice, les nappes les plus élevées des Alpes occidentales comme la nappe des flyschs qui affleure au front des Alpes orientales et sous celles-ci.

Ces particularités des Alpes orientales ne peuvent se comprendre qu’à l’échelle du domaine méditerranéen: les Alpes orientales ne sont nullement la suite géologique des Alpes occidentales; bien au contraire, elles correspondent au charriage de l’ensemble italo-dinarique, d’affinités africaines, par-dessus les Alpes occidentales, à la suite d’un vaste mouvement longitudinal des chaînes de la Méditerranée moyenne, Apennin et Dinarides, en direction du nord-ouest.

En conclusion, les Alpes donnent, dans leur ensemble, un bon exemple des chaînes alpines issues de la Téthys, par suite de la collision Afrique-Europe aux dépens de cet océan aujourd’hui disparu (cf. chaînes ALPINES). Les Alpes occidentales représentent la déformation de la marge européenne, à laquelle appartiennent les zones dauphinoise et briançonnaise, sous les nappes piémontaises d’origine océanique, ce dont témoignent leurs ophiolites. Les Alpes orientales représentent le chevauchement de la marge africaine (italo-dinarique) par-dessus la cicatrice téthysienne (Canavese) jusque sur la marge européenne. Ce dispositif se place en bout de l’éperon italo-dinarique (dit aussi adriatique) du socle africain venu «poinçonner» le continent européen après la collision Afrique-Europe. C’est un exemple d’hypercollision, analogue à celui de l’Himalaya, à ceci près que la cicatrice téthysienne est ici en avant du cisaillement crustal qui la recouvre (fig. 8; elle affleure donc peu: Canavese, fig. 2) et là en arrière des cisaillements crustaux qui la laissent découverte (elle affleure donc continûment: Tsang-po, Himalaya, cf. chaîne HIMALAYENNE).

Les Alpes orientales sont, en quelque sorte, un «arrière-Himalaya».

3. Végétation des Alpes

La flore de la chaîne alpine est d’une grande richesse; pour les seules Alpes françaises, on peut l’évaluer à environ 3 500 espèces, c’est-à-dire plus de 80 p. 100 de la flore française. La variété des essences forestières est remarquable: ainsi toutes les grandes espèces de conifères de l’Europe sont présentes dans la chaîne ou sur ses limites.

Cette richesse s’explique à la fois par des causes actuelles (position des Alpes en un carrefour entre les régions médio-européenne, méditerranéenne, atlantique et pannonique) et par des causes anciennes (migrations dues à l’alternance des glaciations et des réchauffements): le peuplement botanique de la chaîne s’est donc fait d’une manière complexe et souvent difficile à reconstituer.

La flore alpine, et plus généralement la flore de haute montagne, présente des adaptations biologiques particulières: modification de la forme et du mode de croissance des plantes, tendance à un port ramassé ou en coussinet, importance de la multiplication végétative du fait que les graines mûrissent souvent mal. Certaines familles ont fourni un apport particulièrement important: Renonculacées, Saxifragacées, Gentianacées, Primulacées, Salicacées (avec notamment les curieux saules nains).

La connaissance de la flore, c’est-à-dire de l’ensemble des espèces qui croissent dans une région, doit être complétée par celle de la végétation, c’est-à-dire de la manière dont ces espèces s’associent par affinités biologiques en constituant des ensembles appelés groupements végétaux. Dans les montagnes, où les forêts sont en général mieux conservées qu’ailleurs, les groupements les plus facilement reconnaissables et qui fournissent d’excellents repères biogéographiques sont les associations forestières. Les différents types de forêts matérialisent souvent, sur le terrain, l’existence d’étages de végétation dont la reconnaissance est la première étape de l’étude biogéographique.

La flore

On peut distinguer les ensembles ou «cortèges floristiques» suivants:

– un fond d’espèces appartenant à la flore générale de l’Europe, et notamment des espèces de plaines infiltrées dans les vallées ou les massifs périphériques;

– un fond d’espèces orophytes, appartenant à l’ensemble des massifs montagneux européens ou eurasiatiques;

– un groupe d’espèces d’origine boréale, dites souvent arctico-alpines parce que leur aire comprend d’une part les régions subarctiques et d’autre part les hautes chaînes tempérées. Ce sont des plantes dont l’aire s’étendait d’une manière continue, à la faveur des périodes glaciaires, jusqu’aux approches de la Méditerranée et qui, au cours de leur recul pendant le réchauffement ultérieur de l’Europe, se sont disjointes en se réfugiant d’un côté dans les régions nordiques et de l’autre dans les massifs élevés;

– une remontée méridionale, constituée d’éléments méditerranéens ou subméditerranéens qui se sont étendus vers le nord au cours de cette période plus chaude et qui sont localisés aujourd’hui sous forme de colonies dans des stations favorables (pentes abritées en expositions sud) jusqu’en Savoie; certaines paraissent actuellement en voie de progression;

– des pénétrations atlantiques, qui sont toutefois peu importantes, la plupart des espèces atlantiques ne dépassant guère le Rhône vers l’est et quelque-unes seulement atteignant le bas Dauphiné;

– des pénétrations orientales, notables surtout dans le Briançonnais et les Alpes maritimes: Ostrya , astragales. À ce contingent, il faut rattacher le mélèze et le pin cembro, probablement immigrés à partir des chaînes asiatiques et qui, en Europe, sont limités aux Alpes et aux Carpates;

– enfin des espèces spéciales à la chaîne, dites endémiques, dont certaines sont localisées à un seul massif ou même à quelques stations: ainsi, dans les Alpes françaises, le Dauphiné méridional et les Alpes maritimes sont particulièrement riches en endémiques.

Les étages de végétation

Dans les Alpes se succèdent:

– un étage collinéen (à faciès) subméditerranéen dans les Alpes du Sud, occupé par les chênes, le charme, le châtaignier et l’essentiel des cultures (jusqu’à 800 m en moyenne);

– un étage montagnard (de 800 à 1 500 m environ) à hêtre et sapin, partiellement ou totalement remplacés par le pin sylvestre et l’épicéa dans les parties méridionales ou internes de la chaîne;

– un étage subalpin (de 1 500 à 2 200 m environ) à pin à crochets, mélèze, pin cembro et épicéa à sa base; une grande partie est occupée par des abrisseaux (landes à myrtilles et à genévriers nains, rhododendrons, pelouses diverses);

– un étage alpin, au-dessus de la cote 2 200 en moyenne, dans lequel l’altitude empêche la présence des arbres.

La réalité est naturellement beaucoup plus nuancée. D’une part, les étages doivent être subdivisés en sous-étages ou en faciès dans lesquels le type forestier peut être différent suivant l’exposition, l’humidité, la nature du sol. D’autre part, l’étude de la végétation doit nécessairement tenir compte des groupements non forestiers: pelouses naturelles, landes, prairies artificielles, cultures, qui ne sont d’ailleurs pas distribués au hasard mais sont en relation ave l’association forestière dominante en chaque point.

Les unités régionales

La composition floristique des groupements et leur étagement altitudinal varient suivant les grandes régions de la chaîne. Les domaines phytogéographiques correspondant aux Préalpes au climat plus doux (domaine centre-européen, domaine ouest-subméditerranéen, domaines padan et illyrique) et aux massifs internes (domaine intra-alpin) peuvent alors se découper en secteurs, particulièrement étudiés dans les Alpes occidentales (cf. carte).

Alpes occidentales

Dans les Préalpes du Nord (secteurs delphino-jurassien et savoyard au sens large), les premières pentes sont occupées par une chênaie où domine le chêne pubescent, concurrencé par des éléments médio-européens, le charme notamment. Plus haut (étage montagnard) se trouve une grande formation à base de hêtre, de sapin et d’épicéa, formant une forêt presque continue sur le plateau du Vercors ou dans la Chartreuse. Au-dessus de 1 600 m, les crêtes calcaires sont occupées par une association à pin à crochets, assez mal développée en raison de la nature rocheuse du sol.

Dans les massifs internes, le climat plus continental favorise, à l’étage montagnard, l’épicéa (secteur valaisan) et le pin sylvestre (secteur briançonnais). L’étage subalpin se partage entre les landes d’arbrisseaux nains et les forêts de mélèze auxquels se mélange au nord le pin cembro. L’aune vert constitue également, en versant nord, des placages étendus. L’étage alpin est représenté par une pelouse calcicole ou silicicole.

Dans les Préalpes du Sud (secteur haut provençal), le subméditerranéen est constitué essentiellement par un taillis maigre de chêne pubescent et de pin sylvestre avec de vastes landes à buis et genêt cendré, des pelouses riches en plantes aromatiques (labiées). Enfin les formations méditerranéennes à olivier et chêne vert qui ceinturent ces Préalpes s’infiltrent profondément dans les vallées, en particulier dans celle de la Durance.

Au sud-est, les Alpes maritimes (secteur préligure) se distinguent par leur plus grande humidité: sur les versants frais du subméditerranéen, la série du chêne pubescent est souvent remplacée par une forêt-taillis de charme-houblon (Ostrya ) qui se trouve ici à sa limite occidentale, et dont le sous-bois rappelle celui de la hêtraie. Dans l’étage montagnard, l’absence du hêtre est compensée par le pin sylvestre et surtout le sapin et l’épicéa. Dans le subalpin, le mélèze et le cembro, ici à leur limite méridionale, se mêlent au pin à crochets et à l’aune vert.

Les Préalpes internes du Piémont (secteur piémontais) forment une bande humide ou l’on retrouve sensiblement les étages de végétation des Préalpes externes du nord mais avec une importance exceptionnelle des châtaigniers.

Par suite de l’occupation humaine, de la sécheresse du climat – qui favorise les incendies et inhibe la reconstitution de la forêt – et du surpâturage, le tapis végétal des Alpes du Sud a subi une profonde dégradation pouvant même aller jusqu’à l’érosion du sol. Le reboisement, notamment avec le pin noir d’Autriche, amorcé dès la seconde moitié du XIXe siècle, aboutit à la reconstitution de forêts étendues dans l’étage subméditerranéen.

Alpes orientales

Les Alpes orientales (Suisse, Italie, Autriche) montrent un alignement est-ouest assez régulier de leurs grandes unités géologiques et une modification assez régulière du climat du nord au sud, de sorte que les grandes lignes de leur végétation y sont beaucoup plus simples que dans les Alpes occidentales. On peut y distinguer trois grandes zones:

– au nord, les Alpes calcaires du domaine centre-européen présentent les grandes formations des Préalpes savoyardes, mais avec, dans l’étage subalpin, remplacement partiel du pin à crochets par le pin mugo rampant.

– au centre, le domaine intra-alpin à mélèze et cembro contient de nombreuses espèces vicariantes des Alpes occidentales (Gentiana pannonica );

– la zone méridionale, du Tessin à la Slovénie, subit les influences méditerranéennes; la région occidentale des lacs (secteur insubrien), plus humide, à affinités médio-européennes, se sépare du secteur gardésan-dolomitique plus sec qui rejoint à l’est les domaines illyrique et pannonique.

4. Partage de l’espace et régionalisation

Sept nations se partagent l’espace alpin sur des superficies inégales avec des populations numériquement différentes et suivant des découpages administratifs variés.

On distingue, de part et d’autre du faîte, des Alpes du Nord et des Alpes méridionales; cette subdivision est plus difficile à percevoir à l’ouest du fait de la courbure de la chaîne. À l’est d’une ligne qui relie les lacs de Constance et de Côme s’individualisent des Alpes plus larges et moins élevées qu’à l’ouest, où l’ordonnancement du relief est beaucoup plus net. Le passage du secteur arqué au tronçon rectiligne de la chaîne correspond à la vallée d’Aoste, représentation emblématique de la «région» alpine. Plus à l’est, les Alpes Rhétiques, assimilables au canton suisse des Grisons, participent de plusieurs ensembles.

Les Alpes occidentales

La chaîne alpine se distingue par une grande netteté. On peut distinguer facilement les grandes unités géologiques. À cela s’ajoute une dominante climatique à la fois océanique et méridionale; la conséquence réside dans des habitats ruraux plus élevés qu’ailleurs. Cette moitié des Alpes est plus latine que germanique; si l’on rencontre les Walser jusque dans les vallées méridionales du massif du Mont-Rose, les Rhétoromanches des Grisons illustrent bien de leur côté la latinité alpine, au centre de la chaîne.

France, Italie et Suisse, qui convergent au mont Dolent, se partagent les Alpes occidentales. De la Ligurie aux Grisons, le versant interne, regardant vers l’Italie, se dissocie facilement de son homologue, tributaire des bassins versants du Rhône et du Rhin.

Les Alpes Padanes

Deux ensembles se différencient de part et d’autre de la vallée d’Aoste. De la Ligurie au Grand Paradis s’étirent les Alpes du Piémont, tandis que, entre mont Blanc et lac de Côme, les Alpes Pennines et Lépontiennes se partagent entre Suisse et Italie tout en restant tournées vers le bassin-versant du Pô.

Entre le col de Cadibona et la Doire Baltée, le versant piémontais est court: 20 km séparent la plaine du sommet du mont Viso (3 842 m). La cause réside dans l’absence de zone sédimentaire, sauf sur une mince épaisseur au niveau de l’Argentera. Roches cristallines et métamorphiques arment l’édifice. Les ophiolites sont responsables du sommet du Viso, relativement élancé tout comme son homologue granitique du Grand Paradis (4 061 m); les reliefs de la Stura ou de Dora Maira sont plus lourds à cause des schistes lustrés favorables aux pentes douces. À proximité de la plaine, les torrents dégringolant des hauteurs franchissent par d’authentiques traits de scie les roches vertes ou les schistes cristallins formant un rempart au-dessus du piedmont. Du fait de leur pente, ces torrents (Pô, Maira, Chiusone Cluson) sont dévastateurs à proximité de la plaine, car la muraille fait écran aux perturbations. Les parties basses de ces vallées reçoivent au moins 1 m d’eau par an, alors que l’amont n’en recueille guère plus de la moitié, du fait de la situation abritée, le bassin d’Aoste illustrant bien ce cas. Le bon niveau des températures explique la présence de la châtaigneraie jusque vers 1 000 m, relayée plus haut par le hêtre (parfois jusqu’à 1 600 m). Les secteurs abrités de l’intérieur s’apparentent à une vaste mélézine.

Défavorisée par des sols médiocres et par la raideur des pentes, l’agriculture est en pleine décadence: dans la vallée de la Maira, la S.A.U. a diminué de 33 p. 100 entre 1929 et 1982. Parallèlement, le déclin de la population est impressionnant: sur vingt-deux communautés de montagne, seulement trois affichent un solde démographique positif entre 1861 et 1981. Il s’agit de celles de la périphérie turinoise (Alto Canavese, Valle Ceronda et Casternone, basse vallée de Suse). Ailleurs, les pourcentages du déclin dispensent de tout commentaire: dans sept communautés, ils sont supérieurs à 50 p. 100! Ces vallées sont des foyers d’émigration vers l’agglomération turinoise, mais aussi vers la France, car, jusqu’en 1713, une partie de ces hautes terres appartenait au Briançonnais (république des Escartons) et était francophone.

Quelques établissements industriels sont visibles à l’aval des vallées, où la main-d’œuvre est abondante (métallurgie de Suse, roulements à billes de Villar-Perosa, ateliers textiles). Des centrales hydroélectriques, créées pour satisfaire la forte demande de Turin, complètent le tableau. Cela entraîne une urbanisation diffuse en petits centres de contact, dont Suse, qui assure également la fonction de ville de pied de col à la bifurcation des routes du Mont-Cenis et du Montgenèvre, est un exemple. Déclassée une première fois par l’ouverture de la voie ferrée transalpine Paris-Rome, la petite ville au commerce jadis florissant connaît à nouveau le même sort depuis la mise en service de l’autoroute reliant Turin au tunnel du Fréjus. Court-circuitée par le trafic ferroviaire et routier, Suse subit enfin les effets de l’intégration européenne, génératrice d’un alignement des prix des alcools et du tabac italiens sur ceux de l’ensemble de la Communauté...

Le poids de la capitale piémontaise apparaît fortement sur le plan du tourisme. Les pentes douces servent de support à d’amples domaines skiables, le plus réputé étant celui de Sestrières, qui bénéficie de la proximité et de la facilité d’accès depuis Turin. Plus au sud, les stations modestes de la province de Cuneo totalisent en moyenne 750 000 nuitées par an. Enfin, au nord, les vallées de l’Orco-Soana bénéficient de la proximité du parc national du Grand-Paradis, auquel on accède par une route difficile jusqu’à Ceresole Reale, mais dont la majorité de l’espace protégé depuis 1922 se localise sur le versant valdôtain.

La vallée d’Aoste se singularise par sa position au cœur des Alpes occidentales. C’est l’une des régions les mieux personnalisées, dotée d’un remarquable climat d’abri, profondément marquée par le rôle de cordon ombilical tenu par la Doire Baltée et celui de capitale à forte polarisation représenté par la ville d’Aoste. On a ici un des rares cas dans les Alpes où s’observe une adéquation entre unité géographique et entité politique, la région formant une «région autonome». L’amont correspond au versant padan du massif du Mont-Blanc, Val Veni et Val Ferret donnant une réplique à la haute vallée de l’Arve, Courmayeur résonnant comme en écho à Chamonix. De Villeneuve à Châtillon, le bassin d’Aoste vit sous l’influence de la petite capitale, qui, dès l’époque romaine (Augusta Praetoria ), tirait profit de sa position au pied des deux cols du Grand-Saint-Bernard et du Petit-Saint-Bernard. L’agglomération (36 000 hab.) doit son dynamisme à la trilogie administration, industrie et trafic transalpin. Aux portes de la ville se maintient une agriculture qui tire le meilleur parti des aménités du climat (vergers, vignoble). Dans les vallées, le tourisme a pris le relais de manière significative. En rive droite, on pénètre dans le périmètre du parc national du Grand-Paradis. Si le val de Rhêmes et le Valsavaranche ont conservé quasi intact leur paysage sauvage, impressionnant par l’encaissement de l’auge glaciaire, la vallée du Grand Eyvia (val de Cogne) s’est davantage ouverte au tourisme de masse. En rive gauche, les profondes vallées déboulant de la crête des Alpes Pennines connaissent un sort contrasté: Valpelline et val d’Ayas donnent l’impression d’une relative somnolence (qui n’ôte d’ailleurs rien à leur beauté), Valtournenche et vallée du Lys, principalement à l’amont avec Breuil-Cervinia et Gressoney accaparent l’essentiel d’un tourisme sans cesse conquérant. Ici, au pied du Cervin et du mont Rose, ces secteurs en amont de vallée ajoutent à la pratique de l’alpinisme de beaux champs de ski durant l’hiver. Alors que Breuil-Cervinia perpétue sa réputation bâtie autour de l’illustre et symbolique pyramide du Cervin, les deux Gressoney (Saint-Jean et La Trinité) et Issime conservent vivace l’héritage de l’ancestrale colonisation par les Walser: émiettement de l’habitat (1 376 hab. en 104 écarts pour les trois communes), architecture et traditions caractéristiques pérennisent sur ce petit morceau d’adret le témoin le plus significatif de la germanisation du versant sud des Alpes.

À l’aval de Châtillon-Saint-Vincent, la longue gorge débouchant sur le pays de Biella est représentative d’un corridor industriel, associant métallurgie et textile. De plus en plus, l’axe de passage international symbolise la vallée d’Aoste avec le partage du trafic à l’amont de la capitale-carrefour vers les tunnels du Mont-Blanc et du Grand-Saint-Bernard. L’incessant flux des poids lourds matéralise la vocation européenne affichée résolument par Aoste. Le revers de la médaille est l’inévitable déclin de la langue française, conséquence de l’immigration et de l’ouverture de la région tant sur le Nord que sur le Sud.

Du val d’Ossola aux portes des Grisons, les Alpes Lépontiennes sont aussi très affectées par les axes transversaux du Simplon et surtout du Saint-Gothard. Elles ont payé un lourd tribut à l’émigration parfois lointaine (Tessinois en Californie). Les vallées secondaires, au pied du mont Rose et au Tessin (Valle Maggia, Onsernone, Verzasca), connaissent des difficultés par suite de l’isolement et du faible développement du tourisme. Dépopulation et vieillissement y sont la règle. Les grands axes de passage profitent peu aux vallées qu’ils empruntent, car on gagne très rapidement les lacs subalpins et l’aire milanaise. À cet égard, Domodossola n’est qu’une très pâle réplique d’Aoste. Bellinzona, capitale du canton du Tessin, s’inscrit déjà dans le contexte urbain et lacustre, espace de transition entre les Alpes et la Lombardie. La région transfrontalière des lacs (Majeur, Lugano, Côme) est débordante d’activité. Elle le doit pour partie à l’industrie et au tourisme (Locarno, Stresa, Lugano, Côme), mais elle est de plus en plus en compromis entre l’arrière-pays récréatif de la Lombardie et le balcon ensoleillé d’une bonne partie de la Suisse et de l’Allemagne. Autant les vallées secondaires tessinoises semblent isolées du reste de la Confédération, autant les rivages insubriens paraissent indissociables de l’ubac alpin. Ces rivages italo-suisses, réchauffés par les lacs au point que croissent des oliviers et que les îles Borromées offrent un jardin exotique, sont synonymes d’oasis de sérénité, de beauté et de richesse entre l’âpreté naturelle de la montagne et le frénétique essor économique lombard. L’ombre de Milan s’intensifie tellement qu’on rattache à ce secteur les Alpes Bergamasques et la Valteline. Entre la coupure issue de la faille insubrienne et la plaine du Pô, les premières constituent une entité longtemps identifiée par la pauvreté malgré une population réputée énergique: comme les vallées piémontaises, ces régions déshéritées ont été une terre d’émigration. Cependant, par essaimage de l’influence économique milanaise, depuis quelques années la tendance s’inverse et des implantations industrielles s’opèrent à partir de la ville relais de Bergame. On ajoutera à ces activités la station thermale de San Pellegrino.

La vallée de l’Adda (Valteline) s’inscrit entre les Alpes Orobie et le massif de la Bernina. Plaine alluviale oblongue et basse, ourlée de vastes vignobles sur l’adret, la partie aval est marquée par une urbanisation intense se focalisant sur la dynamique capitale provinciale de Sondrio. Les cultures autant que les implantations industrielles sont de plus en plus sous la dépendance milanaise; à l’amont de Tirano, par contre, on pénètre dans un contexte où la nature montagnarde s’impose et s’assimile déjà au monde des Alpes orientales.

Le versant interne des Alpes occidentales associe des particularismes très affirmés à des caractères communs relevant de son italianité fortement conditionnée par la métropole milanaise et par le pôle turinois, qui irradient jusqu’à l’amont des vallées, bien au-delà de la frontière lombardo-tessinoise. C’est sous l’aspect d’un vaste hinterland en amphithéâtre qu’il faut appréhender ce grand adret.

Les Alpes du Sud françaises, méditerranéennes et duranciennes

Traditionnellement, on place dans les Alpes françaises une coupure, qui, du sud du Vercors jusqu’au col du Montgenèvre, oppose Alpes du Nord et Alpes du Sud. En fait, il existe un espace transitionnel qui s’impose comme une zone charnière.

Cet ensemble associe deux familles de montagnes: hautes à l’est, basses et confuses à l’ouest et au sud; au milieu de ces dernières s’interpose le val de Durance. Un élément majeur d’unité est l’influence climatique méditerranéenne, reconnaissable à la sécheresse estivale.

Les Préalpes calcaires constituent la partie la plus étendue, la plus sauvage et la plus dépeuplée. Nulle part, la déprise rurale n’apparaît aussi accentuée. Monde âpre mais d’une singulière beauté que renforce l’ardente luminosité méditerranéenne, ces massifs cloisonnés ont un avenir incertain, même si localement se remarque un renouveau de l’élevage ovin et si les résidences secondaires, souvent issues de ruines achetées à bas prix et restaurées, se multiplient au même rythme que les nationalités de leurs propriétaires. Autrefois, le binôme céréaliculture-élevage définissait ces terres défavorisées. S’y ajoutaient des productions locales (lavande ou clairette de Die). L’élevage des agneaux gras, dits de Sisteron, s’est concentré et rationalisé (val de Durance, haute Tinée), cela accentuant l’émigration. Le tourisme existe ponctuellement du fait des apparitions modestes du ski (Gréolières, val d’Allos), de la réputation des paysages (canyon du Verdon) ou des côtés artistiques (faïences de Moustiers-Sainte-Marie).

Plus avantagée, la haute montagne sud- et maralpine incorpore le flanc occidental de l’Argentera. S’en échappent trois vallées principales (Roya, Tinée et Vésubie) traversant l’ensemble par un chapelet de gorges et de bassins, formant d’authentiques microcosmes intramontagnards. Terre d’émigration également, cet arrière-pays bénéficie aujourd’hui de la clientèle du littoral azuréen et de l’essor du tourisme d’hiver, qui a redynamisé d’anciennes stations (Auron) et créé, grâce à des capitaux anglais, Isola 2000.

Plus au nord, quatre «pays» à l’identité très affirmée prolongent la haute montagne: Briançonnais, Embrunais, Queyras et Ubaye sont le domaine des nappes de charriage, schistes, flyschs et autres marnes noires oxfordiennes. D’où un relief complexe, à l’origine de situations climatiques d’abri ainsi que de particularismes très forts.

La localisation de ces hautes terres dans un angle mort explique que les pluies soient peu abondantes. Le soleil permet à la forêt d’atteindre les altitudes les plus hautes de tout l’arc alpin (2 300 m); sur les amples adrets, les hommes ont pu fixer leur habitat à des niveaux peu communs (Saint-Véran-en-Queyras, 2 040 m). L’élevage bovin et ovin se maintient, comme les cultures céréalières, très localement en montagne (bassins de Ceillac, d’Arvieux), un peu mieux dans la haute vallée de la Durance, où prospèrent aussi des vergers. En Queyras se perpétue un artisanat voué au travail du bois.

Le val de Durance est le cordon ombilical des Alpes du Sud françaises. Par le Montgenèvre s’affirme la vocation de transit européen. Riche région agricole qui profite d’un aménagement hydraulique réalisé à l’aval de la retenue de Serre-Ponçon, la vallée donne l’impression d’un ruban de prospérité qu’attestent des productions renommées (poires, pommes) et de petites cités actives à la population croissante (Sisteron, Laragne-Montéglin, Manosque et Gap, la plus grande ville des Alpes du Sud, 32 000 hab.). Présente à Saint-Auban, l’électrochimie a fait naître le seul petit pôle industriel de la région, un peu aux dépens de Digne.

Terre de contrastes, voire de contradictions, les Alpes du Sud restent néanmoins une région à problèmes, d’autant que s’accentuent les disparités avec leurs homologues du Nord, qu’elles rejoignent par plusieurs «pays» de transition.

Entre Alpes du Sud et Alpes du Nord, un chapelet de pays de transition

Passant d’un versant à l’autre, c’est graduellement que l’on quitte le Sud, progressivement que l’on gagne le Nord. Bochaîne et Trièves dans un cas, Gapençais, Champsaur-Beaumont en second lieu, haute Guisanne-haute Romanche, enfin, forment des binômes transfrontaliers participant des deux ensembles tout en affirmant leur originalité. S’ajoutent des bizarreries d’ordre administratif: une petite partie de la haute vallée du Buëch appartient au département de la Drôme, Champsaur et haute Romanche s’inscrivent dans celui des Hautes-Alpes. Ne constatet-on pas, tel un point d’orgue, que le versant sud de la Meije regarde vers Grenoble alors que son versant nord est tourné vers Marseille! Ces entités géographiques, à cheval sur deux versants, se singularisent par l’aspect composite de leur économie. L’élevage bovin, caractéristique des Alpes du Nord, apparaît déjà dans le Bochaîne, mais l’élevage ovin et caprin, typique des «Alpes de Lumière», est très présent en Trièves. Le complexe touristique qui, de Briançon au Monêtier, fait de la vallée de la Guisanne un gigantesque village-rue annonce par les infrastructures et leur fréquentation les usines à skieurs de la Savoie olympique. Le «pays» fortement rural autour de La Grave et du Villar-d’Arène conserve bien des traits «sudistes». On pourrait en dire autant du Valbonnais et du Valgaudemar, mais ici la présence de la haute montagne cristalline et la coupure que crée le Sillon alpin méridional révèlent que l’on a pénétré dans un domaine où les massifs répondent à un ordonnancement rigoureux: on a franchi le pas entre la fantaisie et l’ordre, on est bien ainsi parvenu dans les Alpes du Nord!

Les Alpes du Nord, en France

Du Vercors au Chablais, du Pelvoux au massif du Mont-Blanc, quatre ensembles parallèles donnent à la montagne un aspect aéré, les vallées, profondes et le plus souvent larges, étant disposées comme un canevas.

L’ouest du croissant montagneux est symbolisé par cinq massifs préalpins: Vercors, Chartreuse, Bauges, Bornes, Chablais-Giffre, qui comportent beaucoup d’éléments d’unité, mais autant d’aspects les différencient. Dominant l’avant-pays, ils s’achèvent par d’impressionnantes parois calcaires. L’intérieur de ces bastions d’altitude moyenne révèle des surprises. Issus de styles de plissements différents parce que ayant évolué comme des unités distinctes, ces massifs peuvent être une réplique du Jura pour la régularité des plis et la conformité du relief par rapport à la structure (Vercors); ils peuvent représenter un archétype du relief inversé (Chartreuse) ou offrir des vastes aires charriées (Chablais-Giffre). Ils sont en outre originaux par leur humidité abondante du fait de l’effet d’écran que les escarpements opposent aux perturbations océaniques. Il ne faut pas sous-estimer le rôle de la latitude et de la position géographique, de plus en plus continentale vers le nord-est. L’altitude, souvent trop basse pour garantir un bon enneigement, se combine à la latitude et aux redoux très fréquents.

Cette forte hygrométrie génère l’herbe et l’arbre. Les taux de boisement dépassent 60 p. 100 et l’élevage laitier est de plus en plus omniprésent en gagnant les confins helvétiques. On mentionnera la célébrité du reblochon des Aravis pour illustrer la réussite en matière d’économie agricole. La présence de forêts est à l’origine des scieries, d’un artisanat (tournerie) et d’une industrie (cuisines intégrées) qui animent de petits centres (Thônes, Taninges). D’été ou d’hiver (mais dans ce cas avec des fortunes disparates), le tourisme est répandu depuis longtemps. D’abord lié au climatisme (Villard-de-Lans) avant d’être synonyme de grandes stations de ski réputées (La Clusaz, Morzine-Avoriaz), il s’identifie souvent au «tourisme doux», trouvant un bon support dans les parcs naturels régionaux du Vercors et de la Chartreuse. Par ses orientations et la clientèle qu’il appelle, il se situe dans une tout autre optique que celle des hautes montagnes internes.

L’Est correspond aux Grandes Alpes, regroupant massifs centraux cristallins et zone intra-alpine.

L’épine dorsale cristalline, continue du Pelvoux au massif du Mont-Blanc, immortalise la haute montagne, imposante par ses altitudes (mont Blanc 4 807 m, Écrins 4 103 m), ses dénivellations et sa parure de glaciers. Dans les secteurs moins élevés, la vie pastorale se maintient grâce à la réputation de certaines productions (fromage de Beaufort), mais, dans la plupart des cas, elle a dû céder face au développement d’un tourisme partagé en une saison de l’alpinisme et de la randonnée (pays du Mont-Blanc, massif des Écrins) et une saison de ski (l’Alpe-d’Huez, les Deux-Alpes, le val de Chamonix). Le Beaufortain se désolidarise par un «tourisme doux» qui le met en parallèle avec le Tyrol autrichien. Dans les parties basses des vallées, l’industrie occupe le peu d’espace disponible (val de Livet) mais, comme le tourisme, est loin de connaître le développement que l’on rencontre plus à l’est.

La zone intra-alpine s’inscrit dans le complexe des nappes de charriage; le climat acquiert une luminosité déjà méridionale par la position d’abri. Ici, la civilisation rurale connaît la concurrence du tourisme après avoir dû affronter l’essor industriel, lié aux sites favorables aux hautes chutes pour la production hydroélectrique et avantagé par la fonction d’axe de transit transalpin (Maurienne). Au-dessus du chapelet des usines s’étend, entre Maurienne et Tarentaise, la plus forte concentration de stations de sports d’hiver des Alpes, près du premier parc national français, la Vanoise. De Tignes à Courchevel, des Arcs à Valmorel, de Val-d’Isère à Valfréjus, les toponymes se rassemblent en une «Savoie olympique». Plus que les autres vallées, la Tarentaise a su saisir une opportunité conjoncturelle propre à la France à la fin du dernier conflit mondial: la valorisation de l’or blanc, voulue comme une entreprise de prestige dont le dessein était de rendre à un pays traumatisé par la guerre et par l’épisode de la décolonisation des sujets de fierté provenant de l’Hexagone lui-même, a été perçue par les Tarins comme une occasion exceptionnelle. De Paris provient une impulsion centralisatrice visant à donner à la nation une place de choix dans le carrousel alpin du tourisme de neige. Jouant le jeu, les autochtones ont assisté et participé ainsi à la déstructuration d’un équilibre ancestral aboutissant à la constitution d’une gigantesque scène capable d’accueilir le plus grand cirque blanc du monde.

Industrie, tourisme et circulation expliquent l’essor des petites villes: Saint-Jean-de-Maurienne, à la confluence de la vallée de l’Arc et du pays d’Arves, Moûtiers, à la croisée des chemins de l’X tarin. Mais le développement du tourisme n’a pas totalement gommé les marques du passé. En Maurienne et en Tarentaise abondent, hors des sentiers battus, les villages perpétuant les traditions (Bonneval); les églises baroques (Montgellafrey, Termignon, Aussois) attestent que cette terre tournée vers l’avenir sait rappeler qu’elle a été un berceau de l’art dans les Alpes.

Du col Bayard à la haute vallée de l’Arve, le Sillon alpin est la dépression longitudinale la plus basse de toute la chaîne; s’y greffent les quatre cluses préalpines de Voreppe, Chambéry, Annecy et du Faucigny, portes d’entrée de la montagne. La Matheysine et le val d’Arly se distinguent par des altitudes plus élevées. D’authentiques plaines intramontagnardes s’offrent au regard: cluses, Grésivaudan, combe de Savoie et bassin de Sallanches conservent une agriculture rémunératrice (culture du maïs, arboriculture fruitière et élevage laitier). Ces plaines sont des rubans industriels, particulièrement les cluses de l’Arve (décolletage) et de Voreppe, l’aval du val d’Arly (aciéries d’Ugine) et la rive gauche du Grésivaudan où se multiplient les papeteries; le bas Drac a fixé un puissant complexe chimique autour de Jarrie. Cette industrie est indissociable de villes telles que Cluses, Annecy ou Albertville, hissée au rang olympique depuis les Jeux d’hiver de 1992; elle bénéficie de l’intense trafic que génèrent ces voies de passage vers l’intérieur de la montagne en direction du sud et de l’Italie.

Il faut mettre à part Grenoble, la plus grande agglomération des Alpes (450 000 hab.), celle qui connaît le développement le plus spectaculaire. La préfecture de l’Isère est à l’image du massif dont elle est la capitale, à ce point typiquement représentative de cette montagne que tout ce qui existe dans les Alpes du Nord, tout ce qui intéresse leur vie a son écho à Grenoble quand ce n’est pas son centre de commandement. Par le rayonnement de ses multiples activités, Grenoble donne l’image d’une ville de province qui a tissé son propre réseau, en dehors de Paris et même de Lyon. Elle doit à sa position de carrefour une vocation de métropole régionale, et il est permis de parler d’un «miracle grenoblois», car les conditions naturelles ne sont pas particulièrement propices à un tel épanouissement. Ville ordinaire en 1950, Grenoble est aujourd’hui une nébuleuse urbaine que sa dynamique entraîne vers un accroissement constant, tandis que la géographie physique assure la conservation d’un environnement imposant. Remarquable réussite de l’économie française, Grenoble n’a jamais perdu les paris qu’elle a continuellement pris sur l’avenir.

Riches par leur diversité, les Alpes françaises voient leur rôle s’accroître dans le cadre national alors qu’elles n’en occupent qu’un espace situé sur les marges. Plus prégnant apparaît le poids des Alpes en Suisse, où elles correspondent à trois cinquièmes de la superficie fédérale.

Rhodaniennes et rhénanes, les Alpes du Nord en Suisse

On les subdivise en deux ensembles de part et d’autre du grand sillon longitudinal que l’on suit de Martigny à Coire.

Au nord de l’axe Rhin antérieur-haute Reuss-Rhône valaisan, on a une mosaïque de massifs.

De la cluse du Rhône au Kandertal, les hautes montagnes calcaires offrent un aspect heurté, du fait de la majesté de leurs parois vertigineuses (Wildstrubel, Diablerets, Wildhorn). En avant de ces forteresses se développent des vallées amples et peuplées où élevage bovin et tourisme forment une parfaite synergie. En marge des Préalpes se distinguent le pays d’En-Haut et la Gruyère, à l’intérieur se singularise le Simmental, célèbre par sa race bovine. Le tourisme est indissociable de lieux célèbres: Leysin, accroché sur son adret, bénéficie d’un air si pur que le climatisme correspond à sa réputation première; Gstaad, la station de montagne la plus huppée au monde, réalise une harmonie si réussie entre la nature et l’aménagement que le paysage qui en résulte incarne, au meilleur sens du terme, la Suisse des cartes postales, tant il regroupe les composantes de l’image traditionnelle que l’on se fait du pays.

Du Kandertal à l’Oberhasli (haute vallée de l’Aar), on pénètre dans les hautes terres de l’Oberland bernois; cristallines (Jungfrau, Finsteraarhorn) ou calcaires (Eiger), elles tissent la toile de fond d’un décor qui tire aussi son renom des deux lacs subalpins de Thoune et de Brienz. Prestige des à-pic, glaciers étincelants, célébrité des stations (Interlaken, Wengen, Grindelwald), accessibilité à la haute altitude par le spectaculaire chemin de fer à crémaillère du Jungfraujoch, tout se combine pour faire de ce «pays» particulièrement soigné un petit espace idyllique, l’un des trois pôles essentiels du tourisme helvétique, avec le Valais et les Grisons.

De l’Aar à la Linth, les Alpes uranaises et glaronnaises sont moins élevées et moins touristiques. Elles possèdent une triple fonction: historique, parce que c’est ici (sur la prairie du Rütli dominant le lac des Quatre-Cantons) qu’est née la Confédération, le 1er août 1291; industrielle, autour de Glaris, où se maintient le textile; et passagère le long de l’axe du Gothard, où, au début du XXIe siècle, l’autoroute et la ligne de chemin de fer seront complétées par un tunnel ferroviaire de base réalisant la N.L.F.A. (nouvelle ligne ferroviaire à travers les Alpes), futur cordon ombilical du transport européen, Linthal, Altdorf, Stans, Sarnen sont des petites cités dynamiques qui annoncent l’ambiance du nord-est de la Suisse.

Dans les cantons d’Appenzell et de Saint-Gall, les montagnes calcaires ne forment plus qu’un ensemble étroit entre Rhin et avant-pays. Seul le sommet du Säntis (2 502 m) domine fièrement un espace où se multiplient les fermes opulentes (Appenzell) et les usines près de la belle ville de Saint-Gall, blottie autour de sa célèbre abbaye.

Un deuxième groupe de massifs, au sud du sillon médullaire, correspond à la chaîne pennine: un peu moins élevée mais plus étendue que le massif du Mont-Blanc, cette échine a acquis sa célébrité grâce au prestige du Cervin (4 478 m), isolé fièrement au-dessus de Zermatt, dont il est devenu l’emblème. Au-delà des sommets et des hauts lieux du tourisme (Saas Fee, Verbier), les vallées adjacentes au Rhône valaisan, particulièrement les vals d’Anniviers et d’Hérens, sont dépositaires d’une économie savante, basée sur l’élevage. Berceaux de pratiques collectives garantes aujourd’hui d’une situation économique stable et saine, lieux de naissance du consortage, Saint-Luc, Vissoie ou Chandolin prouvent que l’économie pastorale est loin d’être un aspect du passé au cœur des Alpes. Marquées par l’érosion glaciaire, ces vallées étaient prédisposées à être barrées, à constituer un réservoir de puissance. C’est chose faite avec l’aménagement hydroélectrique de la Grande Dixence, qui contribue pour une bonne part à l’exportation du courant vers le Mittelland en même temps qu’à l’industrialisation de l’axe rhodanien.

Entre Nord et Sud, les Alpes suisses possèdent une longue dépression intermédiaire. D’altitudes contrastées (de moins de 400 m à 2 431 m) avec des seuils à plus de 2 000 m (Oberalp et Furka), cette gouttière correspond à une déchirure structurale de l’édifice alpin et figure au rang des grands sillons longitudinaux. Au centre, le val d’Urseren illustre le parti que les hommes ont su tirer de conditions naturelles inhospitalières: une auge glaciaire aux multiples couloirs avanlancheux, un encaissement tel que la continentalité y est particulièrement prononcée et que l’ensoleillement hivernal se définit par sa parcimonie. Mais les trois cols (Oberalp, Furka et Gothard), pivot du trafic transalpin et intra-alpin, conjuguent le rôle stratégique et la prédisposition à la circulation: ainsi naît la bourgade d’Andermatt, centre de garnison, gare et cité de pied de col, prouvant que l’adaptation humaine atteint ici un peu les limites du possible. À l’ouest de la Furka, deux ensembles: jusqu’à Brigue, l’auge du val de Conches, terre natale de la civilisation des Walser, est une succession de longs ombilics et de verrous, un chapelet de villages-tas établis à l’abri des avalanches (Oberwald, Münster, Reckingen), vivant pour une part de l’économie pastorale mais où le tourisme connaît un grand succès (Fiesch, Bettmeralp, Riederalp). À Brigue, en contrebas du palais Stockalper, un vaste espace est dévolu aux emprises ferroviaires. Ici commence le Valais central, large corridor remblayé par de puissants apports alluviaux au point que la coalescence des cônes de déjection de l’Illgraben (bois de Finges) a occasionné non seulement une séparation naturelle, mais aussi la limite linguistique entre l’allemand et le français. Les éléments d’une économie prospère s’additionnent: grâce aux bons sols et au climat d’abri, l’agriculture repose sur l’arboriculture fruitière et le vignoble de qualité (à l’aval de Salgesch). Utilisant la production électrique régionale, les usines métallurgiques ou électrochimiques s’égrènent de Viège à Monthey et vont de pair avec les villes (Sierre, Sion, capitale cantonale, et Martigny); enfin, le tourisme profite des charmes de l’adret, surtout à Crans-Montana, ou encore des bienfaits des eaux thermales (Loèche-les-Bains).

Les Alpes orientales

On entre ici dans un bloc compact, quadrilatère du piedmont bavarois à la Lombardie-Vénétie et de l’est des Alpes Rhétiques à la plaine pannonienne. Les distances sont considérables: 250 km sur 600. Aucun sommet ne dépasse 4 000 m (le point culminant est le Grossglockner à 3 798 m), mais l’ambiance de montagne, souvent de haute montagne, prévaut presque partout du fait de la continentalité. Cela entraîne le développement des sports d’hiver à des altitudes plus basses que dans les Alpes occidentales. Un élément d’unité est l’appartenance à la civilisation germanique, complétée au sud par les Italiens et au sud-est par les Slovènes. La diversité est liée aux ensembles qu’impose l’architecture de la chaîne. Les massifs calcaires sont de part et d’autre d’une zone médiane où alternent axes cristallins et vallées longues et amples. S’individualise enfin la terminaison orientale de l’arc montagneux, là où convergent Autriche, Italie et Slovénie.

Vallées longitudinales et massifs centraux

L’épine dorsale, de l’Ötztal jusqu’aux Tauern, se scinde en deux de part et d’autre du Brenner. C’est le domaine des plus hautes altitudes (Grossglockner, Wildspitze), des vastes glaciers (Pasterze) et des profondes vallées abritées où l’habitat dépasse 2 000 m (Vent: 2 014 m). Le tourisme a fait une entrée fracassante et se répand en grandes stations (Bad Gastein) ou en une nébuleuse de petits centres (Stubaital, Tauern). On considère l’Ötztal comme représentatif du «modèle autrichien»: d’Ötz à Obergurgl, les villages coquets, sont des lieux de villégiature et s’adjoignent des domaines skiables de haute altitude ouverts en été (Rettenbachferner, Tiefenbachferner). Ce paysage si soigné n’a d’égal que celui de la Suisse alpestre, mais, plus que d’un modèle, il s’agit ici d’un cas, celui d’une région vivant de tradition comme un arrière-pays de toute l’Allemagne bien plus que comme un terrain de jeu pour les Autrichiens. Il est significatif que le tourisme ne se soit pas développé aux dépens de l’économie pastorale ou de l’artisanat.

L’Inntal voit s’opposer, entre l’Arlberg et la cluse de Kufstein, deux secteurs de part et d’autre du petit carrefour de Landeck. L’amont est un domaine où l’économie pastorale cohabite avec le tourisme (Sankt-Anton). L’aval, large, abrité, soumis au réchauffement que procure le föhn, s’inscrit dans le contexte des grandes plaines de la montagne possédant une agriculture intensive (arboriculture fruitière, maïs), ainsi qu’une industrie variée bénéficiant des aménagements hydroélectriques intégrés (Sellrain-Sils). Une polarisation s’exerce à partir d’Innsbruck. Deux fois moins peuplée que sa ville jumelle, Grenoble, la capitale du Tyrol (200 000 hab.), dont l’essor est lié à la volonté des Habsbourg qui étaient conscients de l’intérêt stratégique de sa position géographique au pied du Brenner, est moins marquée par l’industrie mais bien plus par la fonction tertiaire que son homologue dauphinoise. Ville olympique en 1964, elle est devenue le pôle d’attraction d’un espace relativement restreint, du Patscherkofel au Stubaital, remarquablement desservi par route et par rail. Capitale de Land, siège d’une université renommée, Innsbruck rayonne sur un arrière-pays passablement morcelé.

Plus à l’est, les vallées présentent plusieurs petites unités: pays de Kitzbühel, Pinzgau, Pongau, vallée de l’Enns. Le sillon de la Salzach offre à l’amont (Pinzgau), une réplique du haut Inntal: élevage et exploitation forestière s’associent à un développement prometteur du tourisme autour de Zell am See. À l’aval, le Pongau rappelle le bas Inntal par l’intensité du trafic et la place qu’y occupe encore une agriculture de plaine. Plus réduit, le val de l’Enns conserve une forte ruralité, et le tourisme y est modeste, contrairement à ce que l’on rencontre dans les vallées du Sud.

Les vallées méridionales apparaissent comme une sorte de puzzle dans lequel on peut dégager néanmoins trois ensembles.

Au nord-est s’allonge, jusqu’au col du Semmering (985 m), le sillon Mur-Mürz. Tandis que le cours de la Maur n’est qu’une succession de bassins, le sillon de la Mürz présente davantage d’unité. Tous deux sont très caractéristiques de la province de Styrie, où l’agriculture conserve ses droits et sa prospérité, en harmonie avec une industrie diverse: textile à Knittelfeld, mécanique à Mürzzuschlag, et même sidérurgie, grâce au minerai de l’Erzberg, à Donauwitz. Ces activités font que la population continue de croître, alors que le tourisme conquiert la clientèle de l’agglomération viennoise, pour qui ces vallées deviennent une aire de loisirs de proximité.

Au contact des Alpes Noriques et Carniques, les vallées de la Drave et du Gail se réunissent dans le graben de Klagenfurt. Si l’agriculture connaît des difficultés, le tourisme, lui, se cristallise autour des lacs (Milstatt, Wörth). Il s’agit également d’un tourisme de proximité, dont la clientèle provient du binôme urbain Klagenfurt-Villach. C’est de plus en plus la fonction de passage qui symbolise ce «pays» dont Villach est le pôle-carrefour ferroviaire au centre d’un X (axes Milan-Vienne et Salzbourg-Ljubljana). Villach a longtemps pâti d’une frontière fermée (Autriche-Yougoslavie), suivant la crête des Karawanken. L’accession récente de la Slovénie à l’indépendance politique est porteuse d’espoir en tant qu’elle ouvre sur le monde alpin une région de montagnes que tout rattache à lui.

Plus à l’ouest, entre les massifs de l’Ötztal et de l’Ortler, le haut val Venosta voit alterner verrous et ombilics encombrés de puissants cônes de déjections. Ensoleillée, peu arrosée, la haute vallée de l’Adige fait figure d’oasis associant activité pastorale et agriculture intensive (maïs, vigne, arbres fruitiers). Le climat est à l’origine du succès de Merano, alors qu’à l’amont le passé romanche et germanique sert de support à un tourisme davantage culturel (Castello di Coira, Burgusio).

La simplicité n’est pas la vertu première des massifs et vallées qui se rassemblent au cœur des Alpes orientales. Plus facile à appréhender sont les unités calcaires qui les arment de chaque côté.

Alpes et Préalpes calcaires

Alors qu’au sud le calcaire colonise une vaste étendue que se partagent Italie et Slovénie, au nord les massifs sont plus étroits et se résument en des Préalpes austro-allemandes.

Les Préalpes calcaires du Nord se dressent comme une barrière calcaire imposante, malgré des altitudes absolues relativement modestes.

Les Alpes bavaroises sont la plus petite entité géographique de l’arc montagneux, mais peuvent être subdivisées en trois secteurs que délimitent le Lech et l’Inn.

À l’Ouest, les alpes de l’Allgäu sont les moins élevées (Mädelegabel, 2 649 m). Passablement morcelées, elles offrent un paysage adouci, associant de vastes secteurs herbagers, où l’élevage est omniprésent, à de belles étendues de forêts que l’on peut voir se mirer dans les lacs d’origine glaciaire. Aux alentours de Füssen se dressent les deux célèbres châteaux de Hohenschwangau et Neuschwanstein, dominant l’Alpsee, où Richard Wagner trouva l’inspiration pour composer La Walkyrie .

Alpes romantiques, artistiques... C’est aussi le fait du tiers central, entre Lech et Inn, où le tourisme est devenu l’activité principale autour du binôme Garmisch-Partenkirchen-Mittenwald, au pied de la Zugspitze (2 963 m). La proximité de la métropole munichoise garantit en toute saison une abondante clientèle, tout comme dans le tiers oriental.

Devenu bavarois en 1810, le pays de Berchtesgaden est blotti en contrebas d’un gigantesque cirque de parois calcaires dominées par les solitudes karstiques du Watzmann (2 714 m) et de la Steinernes Meer. Là encore, le contraste est saisissant entre la verticalité des abrupts et les plans d’eau lacustres (Königsee). Au réservoir de clientèle munichois s’ajoute la proximité de Salzbourg.

Bien plus étendues apparaissent les Préalpes autrichiennes. Tout à l’ouest, le Vorarlberg est un pays de transition. Land de la république d’Autriche, il présente tous les aspects d’une apophyse de la Suisse. Ses montagnes humides sont vouées à l’élevage, tandis que les cultures se regroupent dans les fonds de vallée, réchauffés par le föhn. Hydroélectricité et industries occupent le bas Montafon et l’espace périurbain de Feldkirch, Dornbirn, Bludenz ou Bregenz, gravitant autour du pôle transfrontalier du Rheintal et des rives du lac de Constance.

Les Alpes calcaires tyroliennes continuent en Autriche le rempart bavarois. Montagnes sauvages alternent avec vallées ou seuils peuplés. Le tourisme est en pleine expansion autour de Seefeld im Tirol, la plus grande aire de ski nordique en Autriche.

L’arrière-pays de Salzbourg est cloisonné, moins touristique sauf sur les rivages lacustres (Attersee, Traunsee). Il s’agit avant tout d’un hinterland récréatif, tout comme, plus à l’est, les Alpes d’Eisenerz ou du Hochschwab, qui entrent complètement dans l’orbite viennoise, permettant à la petite cité de Mariazell d’ajouter le tourisme aux traditionnels pèlerinages.

À la configuration en longueur des Alpes et Préalpes du Nord s’oppose la compacité des massifs méridionaux. De grandes failles attestent d’une tectogenèse cassante et génèrent des axes de passages fréquentés (seuil de Tarvis). Peu de secteurs des Alpes sont aussi connus que les Dolomites. En aucun autre endroit n’apparaît avec tant de netteté un millefeuille calcaire et dolomitique si épais. Le creusement glaciaire a évidé les soubassements peu résistants, ce qui rend encore plus majestueuses les parois (Tre Cime di Lavaredo, Gruppo di Sella). Espace de rêve pour l’escalade, les Dolomites ont tiré un grand profit des jeux Olympiques d’hiver de 1956, à Cortina d’Ampezzo. Cette station n’a plus aujourd’hui le monopole dont elle a joui: en Val di Fassa (Canazei) et dans le pays ladin du Val Gardena (Ortisei), on assite à un essor spectaculaire des activités de loisirs, facilitées par l’accès que procure le corridor Adige-Isarco.

C’est l’un des axes majeurs du transit européen dans les Alpes. Du Brenner à Vérone, il s’agit d’un couloir dynamique par son agriculture intensive sur les sols alluviaux ou sur les cônes de déjections (arboriculture fruitière, viticulture) et par son industrie diversifiée. Les flux trouvent deux relais à Trente et à Bolzano, capitale de la région autonome du Tyrol du Sud, où l’une des originalités est le fort pourcentage de population germanophone. Fier de ses contrastes, le Haut-Adige, jadis balcon ensoleillé de l’Empire, aujourd’hui arrière-pays alpin et germanophone de l’Italie, symbolise la vocation européenne des Alpes, que l’on retrouve dans les régions qui terminent l’arc au contact de la Pannonie et du monde dinarique.

La terminaison orientale de la chaîne des Alpes

Du seuil du Semmering aux Alpes slovènes s’étend un espace transfrontalier, triplex confinum au point de concours de plusieurs mondes. Patchwork en miniature de tout le contexte alpin, cette région a pour trait d’union la montagne, mais aussi un rôle croissant des villes (Ljubljana, Graz, Maribor). À la charnière entre Alpides et Dinarides, culminant au Triglav à 2 863 m, les Alpes slovènes participent de plus en plus au mouvement conquérant du tourisme (villégiature autour du lac de Bled, sports d’hiver à Kranjska Gora). Rubans agricoles et industriels, les vallées (Drave, Save) sont partie prenante dans le dynamisme général qui profite également de l’extension des zones d’influence d’Udine et Trieste.

Sans avoir la majesté, le prestige ou la renommée de leurs homologues de l’Ouest, les Alpes orientales, par leurs différences et leurs multiples originalités, sont un monde attachant.

Reste qu’une synthèse semble difficile à trouver. C’est dans les Alpes Rhétiques, presque parfaitement calquées sur le canton suisse des Grisons, espace unique en son genre, à cheval entre Ouest et Est et entre Nord et Sud qu’on la rencontre.

«Pays des cent cinquante vallées», les Grisons peuvent représenter une bonne synthèse des Alpes. De part et d’autre de la ligne lac de Constance-lac de Côme, vaste comme un sixième de la Suisse, mitoyen avec trois autres nations (Liechtenstein, Autriche, Italie), parlant trois langues (allemand, italien, romanche), dirigeant ses eaux vers trois mers (mer du Nord, mer Noire, Adriatique), le canton des Grisons représente une sorte d’État dans l’État, de Suisse dans la Suisse, mais surtout un incomparable résumé de ce que sont les Alpes. Rien ne manque à l’appel: massifs cristallins, montagnes calcaires, extension démesurée des schistes lustrés, empilement excessif des nappes de charriage, ombilics aménagés en polders (Domleschg), gorges redoutables (Via Mala), longs berceaux en altitude (haute Engadine), glaciers saisissants (Morterratsch), corridor agricole, industriel, urbain (Rheintal), stations touristiques de réputation mondiale (Davos, Saint-Moritz), espace aménagé en parc national, vallées isolées où se perpétuent paysage et traditions des Walser (Safiental), en même temps que l’habitat permanent le plus élevé des Alpes (Juf, 2 133 m), axes de passage unissant l’Allemagne à l’Italie (San Bernardino). Ce pays, où l’on a cru voir les «Balkans de la Suisse», impressionnante mosaïque du monde alpestre, est une étonnante synthèse. De Disentis à Poschiavo ou de Landquart à Scuol par le réseau des chemins de fer rhétiques, de Müstair à Coire par la route, on n’y compte pas la distance en kilomètres ou en temps de trajet, mais en nombre de cols à franchir, tant le cloisonnement y paraît exacerbé. À tel point que nulle part ailleurs la notion de cellule intramontagnarde ne peut être aussi authentique. Pays d’exception avec ses fermes walser en bois sombre, ses maisons engadinoises aux minuscules fenêtres ornées de petits rideaux de dentelle, mais dont les façades possèdent fréquemment un oriel, ou encore ses palazzi d’influence florentine évoquant l’époque florissante du trafic muletier transalpin, ces hautes terres pas comme les autres, bien polarisées sur Coire, la capitale (qui regroupe un Grison sur cinq), illustrent l’alliance de la tradition et du renouveau en offrant un magnifique condensé des Alpes, plus que jamais trait d’union, plus que jamais heartland en même temps qu’hinterland, plus que jamais au cœur de l’Europe.

Alpes
princ. chaîne de montagnes d'Europe, formant un arc de cercle orienté S.-N., de près de 1 500 km de long et d' env. 200 km dans sa largeur maximale, s'étendant de la Médit. à Vienne (Autriche); 4 808 m au mont Blanc. En raison des divisions polit., on distingue: les Alpes françaises, suisses, italiennes, allemandes, autrichiennes et slovènes.
Un plissement tertiaire soulève une chaîne hercynienne arasée et couverte de sédiments secondaires. Cinq sortes de relief apparaissent, d'E. en O.: les Préalpes calcaires, au-dessous de 3 000 m; les Alpes du N., dépassant 4 000 m et couvertes de glaciers nés au quaternaire; les vallées longitudinales, entre les Préalpes et les Alpes du N., et entre les Préalpes et les massifs centraux; les massifs centraux, les plus élevés; une zone plissée sédimentaire. Le climat, froid, varie suivant l'alt. Les pluies abondantes font des Alpes un véritable château d'eau (Rhin, Rhône, Pô).
Lieu de passage entre l'Europe du N. et du S., les Alpes, coupées par des cluses, ont un peuplement anc. et relativement dense. Depuis le XIXe s., les nouvelles techniques agric., l'hydroél., les voies ferrées, les tunnels (Mont-Blanc) ont bouleversé la vie alpine: élevage intensif, bovin au N., ovin au S.; électrochim. et électrométall.; stations de sports d'hiver.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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